Causeries au coin du feu

Portrait de Gardien de Cimetière,

par Élodie Paul

(Association Inter Ligne)

 « Bonjour ! » Un jeune homme entouré d’outils me répond et s’apprête à faire démarrer un petit tracteur. Je devine qu’il doit être le jardinier de ces lieux. Ce n’est pas encore tout à fait l’heure de mon rendez-vous et je pars déambuler dans les allées du Cimetière Protestant de Montpellier. Les cyprès, si hauts, semblent être les gardiens de cet entre terre et ciel. Le fin tapis de mousse adoucit mes pas. Il éclaire les tombes de sa couleur d’émeraude. Des noms gravés me parlent, me disent quelque chose… D’autres viennent compléter le tableau de tous ces Illustres Inconnus. Des pierres plus fragiles s’effritent sous les doigts du Temps, celui qu’il fait, celui qui passe : le tombeau horizontal semble alors être de la même veine que la verticale écorce qui le soutient… du minéral au végétal… Ici, des iris recouvrent la tombe de leur promesse printanière ; là, des galets peints hésitent à ouvrir leurs élytres de coccinelle. Tout est posé soigneusement. Chaque chose semble être à sa place.

Sur le retour, je recroise le jardinier monté sur son tracteur, et je surprends un écureuil en pleine ascension : il s’arrête, suspendu dans le silence. Nous nous regardons quelques instants, jusqu’à ce qu’une pirouette le fasse disparaître au détour d’une branche… En sortant, je salue d’un regard les patients arrosoirs, les balais recoiffés et, cette fois, ça y est, l’heure est arrivée : « – Monsieur […] ? Je suis arrivée. – Je descends vous chercher. »

Les yeux voient loin, la main est franche, l’allure forestière. Nous rentrons dans la pièce à vivre et je remarque le balcon avec vue sur le cimetière. Je choisis un jus d’orange, il allume une cigarette brune. La fenêtre est ouverte et Tequila, la chienne, retourne dans ses quartiers. Le Gardien peut alors raconter…

 Pourquoi J’existe

 Il faut revenir en 1980. Beaucoup de gens se plaignaient de l’état du cimetière. A l’époque c’était Monsieur Guibal, aujourd’hui décédé, qui était là uniquement pour surveiller et indiquer où creuser s’il y avait à creuser mais qui n’était pas rémunéré. L’Église a voulu proposer le cimetière à la Mairie pour un franc symbolique mais le maire a refusé. Alors c’est Monsieur Romestan, Professeur d’Histoire à l’Université, qui a demandé au conseil presbytéral s’il pouvait s’occuper de ce cimetière. On lui a laissé carte blanche, Monsieur Guibal est parti à la retraite et des étudiants ont été logés dans la vieille maison attenante au terrain en échange de menus travaux. Monsieur Romestan a lancé un appel à redevance à ceux qui avaient une concession et, petit à petit, cette redevance a fait son chemin jusqu’à représenter une manne financière que la commission du cimetière a décidé d’utiliser pour embaucher quelqu’un à temps plein. L’offre d’emploi est parue pour Pâques 1985 et ils ont reçu plusieurs candidatures.

Ce qui les gênait le plus, c’était de trouver quelqu’un qui serait d’accord pour rénover la maison encore occupée par des étudiants en vue d’habiter sur place. Je me suis présenté et ils m’ont demandé : « – Si vous acceptez ce travail, acceptez-vous d’habiter cette maison ? – Ça ne me dérange pas mais… ça dépend dans quel état elle est. » Il y avait tout à refaire. Ça ne serait pas la première maison que j’aurais refaite mais mon problème était monétaire. « Je veux bien apporter ma main d’œuvre mais financièrement, je ne peux pas suivre. » Je faisais l’affaire et c’est moi qui ai été choisi. Nous étions entendus que je ne paierai pas de loyer en échange des heures de travaux de rénovation. Je pense que j’avais aussi des soutiens de la part de personnes et de pasteurs, Monsieur Pellegrin, Monsieur Chapal, qui connaissaient ma famille comme étant une famille protestante.

Avant, nous étions dans le Gard, mais dans les années 1960 mes parents avaient choisi de vivre à Montpellier où j’ai été à l’école protestante et où j’ai fait le catéchisme et mes communions.

J’ai commencé le 1er juin 1985. J’avais 31 ans. Ce n’était pas mon premier emploi mais je sortais d’une période très difficile et je ne cherchais qu’une chose : un boulot stable avec la sécurité de l’emploi. Et je l’ai trouvé, avec en plus une maison et un foyer puisque j’ai rencontré ma deuxième épouse à ce moment-là. C’est ma mère qui avait dit un jour à mon petit frère que le cimetière protestant cherchait un employé. Mon frère avait dit non mais moi j’y avais vu une planche de salut.

Je pensais le faire pendant deux ou trois ans, le temps de me remettre en forme, et après, j’avais plein d’idées pour refaire ma vie. Plusieurs de mes frères me l’ont dit : « On ne te voit pas rester là-dedans, toi, le plus actif de la famille ! » Moi qui avait été représentant, à toujours aller de droite et de gauche, je ne voulais pas finir ma vie dans ce cimetière, enfermé entre quatre murs, sans voir personne de toute la journée ! Ou ta compagne, le soir, et encore, on n’avait pas trop de choses à se dire puisqu’il fallait refaire la maison. J’habitais chez elle en attendant de finir les travaux qui nous permettraient de ne plus payer de loyer. Après mon travail j’y restais de cinq heures jusqu’à une heure du matin, le samedi et le dimanche aussi. Je couchais même sur place quand mon épouse faisait les nuits à l’hôpital. Pendant plus d’un an c’était très dur. Je ne voyais plus mes amis ni ma famille : il fallait que j’avance. Ici repose, Ici repose et il n’y a que toi qui travaille ! C’était beaucoup de travail mais aussi beaucoup de bien-être, ça éclaircissait mon esprit : pendant que je travaillais, je ne pensais pas à autre chose, et c’était tant mieux. Après de dures journées, je retrouvais la sérénité et la paix. Petit à petit, l’entonnoir des problèmes s’est resserré jusqu’à n’en avoir plus qu’un seul, celui qui reste quand on n’en a plus d’autres : pourquoi j’existe !

 Forêt Vierge

 Mon premier jour, c’était un lundi. J’étais avec les membres de la commission, Monsieur Romestan, Monsieur Pallier et Monsieur Gartner. On a fait le tour du cimetière : il fallait voir dans quel état il était ! Imaginez-vous 285 arbres de différentes essences, cyprès, ifs, micocouliers, pins, des acanthes de partout, du lierre je ne vous en parle pas, il n’y avait plus d’allées, c’était la forêt vierge !

Pour trouver une concession, il fallait y aller au coupe-coupe ! Pour les fossoyeurs, arriver au Cimetière Protestant, c’était l’enfer du devoir. La priorité, c’était l’entretien du parc. J’y passais toutes mes matinées en commençant par dégager l’allée principale. J’interrompais mon travail pour aller dégager le chemin jusqu’aux concessions à chaque enterrement. J’en faisais en moyenne deux à trois par mois selon les saisons. Sur une semaine, je passais deux jours pour l’entretien général du cimetière alors que pour un seul enterrement c’est trois jours qu’il me fallait ! De temps en temps un membre de la commission venait me soutenir moralement parce qu’ils avaient conscience de l’ampleur du travail. J’ai pris possession des lieux, j’ai cherché les outils et il n’y avait rien, c’était la misère. Petit à petit j’en ai acheté pour améliorer mes conditions de travail parce que c’était très pénible physiquement. Ce que je déteste le plus c’est le mois de mars quand il y a le parfum du cyprès : des nuages entiers de poussière de pollen ! Tu n’es plus un Occidental, tu es un Chinois tellement tu es jaune ! Depuis, je suis allergique.

 De la Pierre au Pixel

 L’après-midi j’avais une heure de permanence administrative pendant laquelle je devais recenser les concessions. J’étais tout seul mais, pendant quelques temps, Monsieur Romestan venait passer une heure au bureau pour me montrer les archives, toutes les informations concernant les concessions qu’il avait relevées sur des registres noirs. Quand des familles venaient à l’accueil je devais leur poser des questions pour avoir les archives les plus complètes : prendre leur nom, la raison de leur visite, faire le point sur les personnes inhumées qui n’avaient pas encore leur nom gravé sur la pierre, vérifier ensuite la concordance sur les archives d’inhumation…

Après huit mois de ce premier travail administratif, toujours avec Monsieur Romestan, nous avons fait le recensement tombe par tombe pour faire des fiches techniques par secteur en s’aidant du plan dessiné par un gendarme à la retraite. On prenait le plan, des fiches bristol, des crayons, on nettoyait la concession et on reportait tout ce qui était écrit dessus. Quand on n’arrivait pas à déchiffrer, c’était le cas avec certaines pierres de Castries qui étaient ébréchées, on prenait des calques et un crayon noir pour essayer de lire les noms et les dates. Il y a certaines pointes de lettres qu’on peut reconnaître, c’est une question d’habitude, mais on zappait souvent les versets bibliques. La priorité c’était les noms et les dates. Des fois Monsieur Romestan se servait de ses connaissances d’Histoire.

Puis on revenait au bureau et pendant la permanence, de quatorze heures à quinze heures, quand il n’y avait personne, on prenait les registres d’inhumation et on vérifiait, on ajoutait des choses, s’il était coiffeur, divorcé, marié… on reportait sur des registres ce qu’on avait écrit sur nos fiches bristol. C’est un travail qui a duré plus de cinq ans. Et un grand virage pour le cimetière, c’est l’informatisation de toutes les données. Je n’y connaissais rien et je n’avais pas le temps donc tout a été fait par l’association des Handicapés de France pendant quatre années de plus…

 Le Chrétien et la Mort

 On m’a bien fait comprendre que j’étais payé par le cimetière mais que le cimetière appartenait à l’Église et que donc je devais porter l’étiquette de l’Église réformée. Ils m’ont expliqué que c’était un métier où il fallait côtoyer la mort, qu’ils avaient leur approche théologie du sujet, certains rites mortuaires associés et que, si je n’étais pas croyant, il fallait que je le devienne. J’étais déjà protestant de par ma confession donc ça ne m’a pas posé de problèmes.

Il y avait un protocole pendant les inhumations dont je faisais partie. Je devais recevoir les convois, nettoyer la chapelle, voir s’il n’y avait besoin de rien, regarder que les fossoyeurs ne fassent pas n’importe quoi n’importe comment, vérifier qu’ils soient en sécurité. Pendant les inhumations, je devais avoir de la compassion mais ne pas m’investir dans la douleur des gens. Ce n’est pas facile mais ça s’apprend avec l’expérience. Tu t’endurcis et après, tu n’as plus d’émotion, tu l’as mise tellement en réserve qu’elle reste au fond.

Mon inquiétude, c’était toujours le pasteur : est-ce qu’il va arriver à l’heure ? Et ils arrivaient mais alors toujours à la dernière minute. C’était mon angoisse parce que les gens qui attendent sont très pointilleux. Et puis il y a la famille, mais aussi les représentants des pompes funèbres. Ils ont d’autres travaux qui les attendent et tout doit s’enchaîner sachant qu’une inhumation dure à peu près vingt minutes et puis il y a la mise au tombeau, la fermeture : au total il faut compter une heure.

La seule chose que je détestais faire c’était les inhumations d’enfants. Et je n’étais pas le seul. Ce sont des cas où même en tant que chrétien tu te demandes où est Dieu. J’en ai longuement discuté avec les pasteurs : « – Mais comment tu fais ? – Est-ce que c’est la faute à Dieu ? » J’ai fait des stages de prédicateur pour les inhumations et je leur avais dit clairement que je ne pourrai pas faire une inhumation pour un enfant. Ce n’était pas possible. Même pour un adolescent ou un jeune adulte. Qu’est-ce que tu vas dire à la famille ? Si c’est la maladie qui l’emporte, où est Dieu ? Si c’est un accident, là tu peux encore dire que ce n’est pas la faute de Dieu mais celle d’une tierce personne. En tant que chrétien tu dois l’accepter mais enfin, c’est pas facile. J’ai vu un papa qui avait perdu sa fille dans un accident : il a bien mis cinq ans pour venir au cimetière ! J’ai vu cet homme pleurer avant même de franchir l’entrée ! Pour l’instant nous avons la chance ma femme et moi d’avoir nos enfants en bonne santé mais si une catastrophe arrivait, car pour moi ce serait une catastrophe, moi qui suis logiquement dur devant la mort, et bien, je ne sais pas comment je ferai. Ça fait longtemps que j’ai préparé l’inhumation de ma Maman en prenant en compte tout ce qu’elle a demandé en ayant toute sa conscience, je sais quels textes elle veut, etc. Je le fais sans émotion parce que je le fais en tant que prédicateur. Mais le jour même ? Je ne sais pas si je pourrai. De toute façon, au cas où, je donnerai tout à mon ami pasteur.

 Les Devoirs du Gardien

 Mon devoir, c’était d’être Gardien de ce lieu et d’appliquer la loi. Je l’ai fait souvent parce que j’avais ce pouvoir, même devant la Mairie. Je pouvais le faire parce que je savais que l’Église était derrière moi. Monsieur Romestan m’avait donné un petit carnet. Il s’agit surtout du respect pour le défunt qu’on inhume. Il doit être inhumé avec tout le respect qui se doit, qu’il soit croyant ou pas, même dans le carré commun, peu importe : je devais faire respecter la loi. Par exemple, pour rentrer dans un cimetière, c’est la tenue correcte exigée. On ne peut pas venir à une inhumation en short ou débraillé. Par contre, vous ne pouvez pas obliger quelqu’un à se décoiffer : les Juifs ne se décoiffent pas, il faut le savoir. Il faut connaître certaines pratiques. Par exemple, si vous voyez quelqu’un mettre une pierre sur une concession, il ne faut pas lui jeter la pierre parce que c’est un Juif qui marque sa venue. Il faut faire attention, avoir l’œil.

J’étais aussi dans l’obligation d’aborder les gens, discrètement, pour connaître l’histoire de la concession : « Bonjour Monsieur, Madame, je suis Monsieur […], je suis le nouveau Gardien », et on engage la conversation. En plus du sécateur, j’avais toujours mon petit calepin et un stylo dans la poche, c’était primordial. J’y reportais tout ce qu’on m’avait dit. C’était un exercice de mémoire. Il fallait être toujours bien réveillé pour rencontrer les gens, être digne devant la personne qui rentre dans le cimetière. Avoir la convivialité mais sans avoir le sourire jusqu’aux oreilles, on ne dit pas « j’ai fait la fête hier et je suis content » devant une personne en pleurs. L’accueil des gens, c’est le plus délicat dans le métier de Gardien. Après, avec l’habitude je savais avec qui je pouvais avoir un sourire et avec qui je devais m’abstenir. Il faut savoir maîtriser ces émotions.

 Tableaux et Rencontres

 A force de les rencontrer, les gens deviennent des habitués, entre guillemets. On sait que le mercredi c’est monsieur Dupont ou monsieur Durand, avec ses habitudes, on repère les personnes qui ont des difficultés à porter leur arrosoir plein d’eau, on les aide…

Il y a plein de moments drôles dans un cimetière.

Je m’étais aperçu qu’un Monsieur de soixante-dix ans à peu près, passait devant une tombe et lui donnait un coup de pied avant d’aller se recueillir sur celle de sa fille qui était morte le jour de ses vingt ans. Un jour, on ne sait pas comment ça s’est passé, il a vu que je l’avais surpris à faire cette action. Au retour il vient me voir tout confus : « Vous m’avez vu donner un coup de pied à cette tombe : c’est celle de mon grand-père. Parce que moi quand je vois Aimez-vous les uns les autres alors que lui n’a jamais aimé personne ! J’ai passé une jeunesse exécrable à cause de lui et aimer il ne savait même pas comment ça s’écrivait ! » Ce Monsieur avait encore une rancune tenace auprès de son grand père qui l’avait élevé, soixante-dix ans après !

Une dame venait régulièrement vers moi en disant : « – Monsieur je ne comprends pas : il y a quelqu’un d’indiscret qui enlève les fleurs de mon vase. – Ah bon ? Pourtant je suis Gardien et votre emplacement est très visible, il n’est pas caché, je vais faire plus attention. » Je me suis alors aperçu que cette dame remplissait le vase d’eau fraîche avant d’y mettre ses fleurs et c’était les tourterelles et les pies qui les enlevaient pour venir boire ! Alors je lui ai conseillé de mettre des pierres et très peu d’eau dans le vase. C’est ce qu’elle a fait et ses fleurs sont restées à leur place.

Quand tu entends parler, tu te retournes et tu regardes de droite et de gauche. Et je reconnais cette brave dame, toujours pomponnée, qui vient avec sa petite chaise pour s’asseoir sur la tombe de son mari et discuter avec lui en fumant sa Royale mentholée : « J’ai fait ça aujourd’hui, etc. etc. » Elle était extraordinaire cette dame. De temps en temps elle m’accrochait. Parce qu’il y a de temps en temps cet accrochage des personnes qui ont envie de parler avec quelqu’un et c’est vous qui êtes là.

 ***

 On a aussi passé des périodes très difficiles mon épouse et moi avec les skinheads devant le portail… Mais le plus dur c’est ce jour où j’ai surpris une personne en train de voler l’annexe de la chapelle. J’appelle la police qui vient cerner le cimetière, le jeune homme s’en va en courant pour sauter le mur du fond, un policier le rattrape par les pieds et le voleur l’ensuque avec le crâne qu’il avait volé ! Il s’est fait arrêté par la patrouille une fois passé de l’autre côté… Quand je suis allé faire la déclaration au commissariat, j’ai entendu un policier rentrer mort de rire en disant à ses collègues que l’un d’entre eux avait eu un accident de travail parce qu’il avait été ensuqué avec un crâne !

Un autre jour, c’était presque Starsky et Hutch. J’étais à la maison avec mon épouse, c’était l’été, les portes étaient ouvertes et notre chien commence à aboyer. Je m’approche et je vois une valise passer par-dessus l’enceinte et s’écraser dans la cour. Le chien sort comme un fou, je le rejoins et je vois une petite valise ouverte et pleine de poudre blanche ! J’appelle le chien, je ferme la porte, je ferme à clé, j’appelle la police, ils me disent : « – On arrive ! Surtout enfermez-vous à clé ! – C’est déjà fait. – On vous appellera quand on sera devant la porte. » Ils ont pas mis trente secondes. Ils ont cerné le quartier et l’Inspecteur sonnait à la porte mais moi, j’ouvrais pas ! J’avais peur que ce soit le malfrat ! Au bout d’un moment quand même, ma femme me dit : « Et si c’est la police ? » Alors j’ai entrouvert la porte prêt à la refermer : « – Qui c’est ? – C’est la police ! -Ah ! » Plus tard ils nous ont dit que ce n’était que du lactose… enfin, on ne sait pas…

Une année que nous avons fait le réveillon du 31 chez un couple d’amis, on est revenus très tôt le matin et, comme il était presque l’heure d’ouverture, j’avais ouvert le cimetière pour que ce soit fait. On se couche et, à peine une heure après, on entend frapper à la porte. Je me lève, j’ouvre et une dame était là qui me demande : « Est-ce que le cimetière est ouvert ? » Ouhouh… « Bonne année… » Mais j’avais plutôt envie de lui dire : « Si vous êtes là c’est que c’est ouvert ! » Elle avait traversé tout le cimetière pour venir demander s’il était ouvert… Un grand moment de plaisir…

 De la Lumière sans les Ampoules

 Une fois que notre maison était finie, un an et demi après mon embauche, nous sommes un peu devenus les moteurs du lieu avec mon épouse. J’ai eu le plaisir de rencontrer des gens pieux, des gens très différents, que ce soit des croyants ou des athées, grâce à Dieu. Comme je suis bricoleur on me demandait de menus travaux pour l’Église, et un jour, le pasteur m’a demandé si je voulais être moniteur d’école biblique, ce que j’ai fait ensuite pendant douze années. A une certaine époque les pasteurs étaient beaucoup sollicités pour les inhumations et, après avoir suivi une formation, ils m’ont demandé si je pouvais faire à leur place celles des gens qui ne fréquentaient pas l’église. Je me suis de plus en plus engagé dans le cimetière et dans l’Église et je n’ai finalement plus trouvé la nécessité de partir comme je l’avais prévu au départ : ce que je faisais m’intéressait, c’était très varié, j’avais la sécurité de l’emploi, la maison était terminée et on y était bien. Et puis il y a eu un vrai déclic au moment de la naissance de ma fille en 1989. Je n’avais plus de raison de partir.

Depuis mon embauche, mon objectif était surtout de plaire à la commission et, au bout de cinq ans, elle m’a dit : « Monsieur […], nous avons eu des échos… » – Qu’est ce qui va m’arriver ? J’ai d’abord pensé que j’avais fait des erreurs – « … Beaucoup de gens nous ont dit qu’ils se sentaient accueillis et en sécurité dans le cimetière, nous sommes très heureux que vous ayez pris à bras le corps votre travail et pour tout vous avouez nous n’en espérions pas tant ! » L’Église était aussi très satisfaite car même si certaines personnes rouspétaient pour payer la redevance, la majorité des gens la trouvait justifiée par ma présence presque 24 heures sur 24, l’accueil, les prestations, les conseils, etc. La commission m’avait aussi remercié en tant que chrétien, en disant que grâce à son Gardien, le Cimetière Protestant n’était pas comme tous les autres où les employés dépendaient de la municipalité : il était géré par l’Église et le Gardien en était un représentant à part entière puisque j’apportais aussi aux gens la parole et la compassion. Je me sentais reconnu pour tous les efforts que j’avais donnés.

 ***

En faisant ce métier j’ai réalisé que mes mains pouvaient aussi bien bâtir, bénir ou encore faire du mal… c’est fou, hein ? Un jeune qui voudrait faire ce métier ? Je l’accompagnerai.

Je lui dirais que la première chose à avoir c’est de la compassion. Pour être gardien, soit il faut avoir une armure à toute épreuve, soit il faut de la compassion et être à l’écoute, sinon, tu ne peux pas travailler. Je l’encouragerai à travailler dans un grand cimetière pour être en équipe. Travailler seul dans un lieu comme ça c’est très difficile. Quand on travaille dans un cimetière, on travaille avec la mort et il faut être soutenu. C’est un métier difficile. Le soir, c’est dur de retrouver son épouse pour parler de sa journée. C’est dur de séparer le professionnel et la vie privée. On peut ressentir de la lassitude si on n’est pas soutenu. Et encore, c’est pire pour un ambulancier ou une infirmière, surtout s’ils ont affaire à des enfants. Il faut avoir le cœur bien accroché. C’est pire que moi ! Eux ils affrontent la mort en direct, moi c’est déjà fait. Il y a presque vingt quatre heures de souffrances qui sont passées.

De toute façon, pour moi, rentrer dans un hôpital, c’est la croix et la bannière. J’ai même refusé d’être visiteur dans les hôpitaux. Rien que l’odeur me soulève le cœur.

Épilogue : L’Éternel est mon Berger

 Ici, comme le cimetière est entouré de routes et d’avenues, le silence n’existe pas. Des fois, je parle seul quand je répète mes prédications, mais sinon, s’il m’est arrivé de parler seul, il n’y a que les écureuils qui peuvent le dire.

Le cimetière c’est la moitié de ma vie : vingt-neuf ans.

Un cimetière, c’est d’abord un lieu. Un lieu consacré à l’inhumation.

Un cimetière c’est des pages d’histoires. Chaque être a une histoire. Il y a des personnes inhumées et on a l’impression qu’elles sont réduites au silence mais leur histoire parle à leur place. Tu t’en rends compte quand tu connais leur conjoint, leur compagnon, leur ami et qu’ils te racontent ce que la personne a fait : elle n’a pas été silencieuse dans sa vie. Le monde du silence n’existe pas. La deuxième mort, c’est l’oubli. Quand je passe devant une tombe et que je vois, par exemple, Georges Flandre, alors je me dis : « Tiens, lui, il était Résistant… »

La mort c’est d’abord la disparition d’une personne mais la vraie mort c’est l’oubli. Ce n’est pas pour cela qu’il faut aller tous les jours au cimetière. Penser à la personne, oui, mais venir au cimetière tous les jours, non. Entretenir le lieu, oui, mais aller voir la mort, non. Tu peux entretenir la tombe et avoir des bons souvenirs mais tu peux rester chez toi et avoir des bons souvenirs aussi.

Logiquement, pour un chrétien, une tombe reste une ouverture pour mettre le cercueil, on y met la terre et ses larmes et c’est terminé. Dans la tombe il n’y a que ses restes mortels, poussière tu retourneras poussière. Après, sa vie c’est auprès de Dieu.

Pour moi, Dieu c’est un être suprême en qui j’ai mis toute ma confiance : lui nous aime mais nous, est-ce qu’on ne traîne pas un peu la savate ? Dieu est Amour mais nous, est-ce qu’on lui rend cette confiance qu’il nous donne ?

Pour mon épitaphe je choisirai le psaume 23 : L’Éternel est mon berger. Chez tous les pasteurs de France et de Navarre et même au-delà, je crois que c’est le psaume le plus connu. D’ailleurs, c’est celui que je vais choisir pour ma Maman. Elle dit toujours que c’est le Notre-Père de l’Ancien Testament. C’est sa philosophie.

Pour moi, ce psaume est un drame de libération, après dénouement, se situant tout entier à une unique étape : sérénité totale, quoi qu’il advienne.

La vie humaine se présente comme un parcours difficile, mais qui connaît des temps de repos.

Certes elle comporte des épreuves inévitables : vallées obscures, coups bas de ceux qui nous veulent du mal. Mais le voyage ne se fait pas en solitaire. De même que le Seigneur avait guidé son peuple au travers des nombreuses embûches du désert, il accompagne le croyant qui lui fait confiance.

Avec lui, tout est prévu pour assurer le nécessaire : l’herbe du repos, l’eau qui redonne des forces, une protection contre les dangers et même un repas copieux à l’arrivée dans la maison de l’Éternel. Ce psaume nous guide pour nous affranchir du souci des choses matérielles et nous conduire aux sources d’un renouveau spirituel fondé sur la confiance en Dieu.

***

 Monsieur […] se lève. « Je vais descendre avec vous. » Arrivés sur le trottoir, il me demande vers où je vais : « – Ah, je me souviens avoir creusé un puits là-bas… – Un puits ? – J’étais puisatier à une époque… » Nous nous saluons et je me rappelle sa phrase « chaque être a une histoire » et je pense « chaque être a des histoires ». Je dirige mes pas vers le tramway des poissons.

Dans un mois, le Gardien du Cimetière rejoindra les Cévennes :

« Je pars pêcher… J’ai toujours été doublement pêcheur devant l’Éternel ! »

  

***

La mort est entrée dans la vie définitive

Je suis debout au bord de la plage

Un voilier passe dans la brise du matin

Il part vers l’Océan

Il est la Beauté, il est la Vie

Je le regarde jusqu’à ce qu’il disparaisse à l’horizon

Quelqu’un à mon côté dit : « Il est parti… »

Parti ? Vers où ?

Parti de mon regard, c’est tout…

Son mât est toujours aussi haut

la coque a toujours la force de porter sa charge humaine.

Sa disparition totale de ma vie est en moi, pas en lui.

Et juste au moment où quelqu’un près de moi dit : « Il est parti… »

Il y en a d’autres qui le voyant poindre à l’horizon et venir vers eux s’exclament :

« Le voilà ! »

C’est ça la mort.

 (William Blake)

 ***

Quand je mourrai

Je veux que l’on sache que je ne suis pas mort,

Je serai à chacun tout entier présent,

A chacun des amis, des aimés, des enfants.

Ce que je n’aurai su faire de mon vivant,

je parviendrai à le réaliser :

Être tout à chacun sans m’isoler de l’autre.

Mon sourire en Dieu, effacera les larmes

De la séparation, misérable illusion,

de nos yeux d’incarnés qui ne savent rien voir.

Je serai, avec vous, dans vos instants de grâce,

Lorsque dans le silence instauré dans vos cœurs,

Vous laissez, tranquilles, s’écouler vos pensées.

Lorsque nos sentiments deviendront harmonie,

Je viendrai visiter vos âmes et m’y asseoir.

Comme dans la maison ouverte d’une amie

je puis être avec vous lorsque vous m’appelez

par un élan d’amour, une forme de pensée

Et vivre en même temps quelque part ailleurs.

Surtout mes amis, ne pleurez pas…

Faites-moi, je vous prie cette grâce dernière

Offrez-moi votre paix, le sourire du cœur.

Si de moi, en votre âme, une image doit rester,

Choisissez la plus belle, la plus gaie

celle où sur mon visage étincelait la joie

c’est ainsi que ma joie répondra à votre âme.

Et puis, si vous pouvez, si cela vous agréé

Je vous en prie… priez. Non pas une demande

ni une prière pour les morts, ni une prière de commande

mais lorsqu’au cœur du Christ vous serez reliés

Introduisez en vous mon image un instant.

Et mettez-moi au chaud dans votre élan de prière.

Adieu, non, au revoir ? Disons « A maintenant »

Ce que nous étions l’un pour l’autre, nous le sommes toujours

pourquoi serais-je hors de la pensée

simplement parce que je suis hors de vue ?

Je ne suis pas loin, juste de l’autre côté du chemin…

Tu vois, tout est bien.

(D’après un poème de Charles Péguy)

3 réflexions sur “Causeries au coin du feu

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