BEAUVAIS DE PREAU Charles Nicolas

Charles Nicolas BEAUVAIS DE PREAU. Médecin, Conventionnel régicide. Né à Orléans le 1er août 1745, mort le 28 mars 1794 à Montpellier qui lui offrit des funérailles civiques sur le Champ de Mars.

La première crémation à Montpellier, bien avant le crématorium de Grammont ….

2016-03-06 17_49_25-Picasa 3En 1982, quand le crématorium de Grammont est mis en service à Montpellier, on applaudit des deux mains, le monde du funéraire entre dans une ère nouvelle, on va enfin pouvoir se faire incinérer au Clapas…

C’était toutefois oublier que la Révolution avait un temps remis au goût du jour le procédé antique. Le 29 mars 1794, Charles Nicolas Beauvais de Préau, médecin, membre de la Convention, représentant en mission « mort au service de la Patrie », est incinéré à Montpellier. Deux cents ans plus tard, le 30 mars 1994, dans son « Carnet du jour », le journal Le Monde publie le communiqué suivant : « Pour la première fois en Europe, depuis la fin de l’Antiquité, un bûcher était allumé non pour détruire un hérétique, ou par mesure d’hygiène, mais par respect, pour rendre hommage. La Convention nationale avait voté le transfert des cendres de Beauvais des Préaux au Panthéon.»

  1. Alors, telle était la situation de la République : « Victorieuse et resplendissante au dehors, elle présentait toujours au-dedans, le tableau le plus sinistre. » (Antoine Henri Jomini, Histoire critique et militaire des guerres de la Révolution, 1821)

A Montpellier, la magnifique esplanade du Peyrou, rebaptisée place de la Révolution, est devenue un terrain vague informe, complètement dévasté. L’immense statue équestre de Louis XIV qui trônait en son centre depuis 1718 a été déposée et fondue en canons, à sa place, un autre monument nettement plus lugubre a été dressé : les messageries Schmidt ont acheminé « une machine à décapiter » composée de pièces réparties en plusieurs caisses. Parties de Paris en juillet 1792, et réceptionnées à Montpellier en août par Monsieur le Procureur général-syndic du département de l’Hérault, la terrible machine aussitôt livrée a été montée selon les instructions annexées au plan sur lequel est noté laconiquement « Pour éviter que le tranchoir ne s’ébrèche, il faut avoir soin de ne laisser tomber le mouton de toute sa hauteur que pour l’exécution. »

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Document Archives Départementales de l’Hérault L 2613

A l’autre bout de la ville, dans une allée arborée du Champ-de-Mars (future Esplanade), une colonne de la Liberté surmontée d’une statue, symbole de la République naissante, tenant d’une main une pique surmontée d’un bonnet, vient tout juste d’être achevée. (Inaugurée le 15 septembre 1791, elle sera démolie le 19 avril 1814)

Ah ! ça ira, ça ira, ça ira …. !

A Paris, Charles Nicolas Beauvais de Préau (1/8/1745 – 28/3/1794), médecin à l’Hôtel-Dieu et à l’hôpital Saint-Sulpice, nommé juge de paix à la section du Bonnet-Rouge dès 1789, fraîchement élu Représentant du peuple à l’Assemblée législative par le département de la Seine, avait annoncé à Louis XVI sa déchéance et, lors du procès en janvier 1793, voté pour la mort du roi.

Né à Orléans, rien ne prédestinait ce fils de médecin à l’action révolutionnaire. Il aimait la solitude, les longs moments de réflexion et s’était consacré pendant longtemps à soulager la douleur des pauvres. Il élevait sa famille dans le respect de la République dont les valeurs humaines l’avaient séduit. « Il avait réfléchi dans le silence sur les crimes du gouvernement » (du roi), « s’était livré avec enthousiasme à servir la cause de la liberté naissante. ». Alors, cet homme calme et généreux avait commencé sa vie publique de représentant du peuple et la franchise de ses opinions lui avait, semble-t-il, attiré quelques problèmes, puisqu’au sortir d’une séance où il avait défendu ses opinions avec force, il avait été « percé de coups de couteau. »

En mai 1793, la Convention confie au citoyen-député Beauvais une mission de premier ordre : « fortifier les patriotes purs » et « détromper les patriotes égarés » du Midi. Vaste programme ! Avec le député Pierre Marie Baille (ou Bayle), ils sont envoyés comme commissaires à l’Armée d’Italie afin de ramener le calme dans la ville de Toulon que les contre-révolutionnaires, alliés aux anglais, cherchent à investir.

Mais rapidement les événements tournent à leur désavantage, ils se font haïr de la bourgeoisie toulonnaise par la violence de leurs mesures : arrestations massives, incorporations forcées dans l’armée, cours forcé de l’assignat, saisies, réquisitions… l’insurrection prend de l’ampleur, et les mauvais traitements infligés aux soutiens du gouvernement de la Terreur sont légion. Le médecin révolutionnaire et son collègue doivent quitter Toulon pour Nice, mais, le 18 juillet 1793, ils commettent l’imprudence de revenir à Toulon où, entre-temps les habitants avaient ouvert les portes de la ville aux Anglais. Les insurgés font sonner les cloches de la ville, brûlent tous les papiers du Club et des sections de la Montagne qu’ils peuvent trouver, enfin, ils se répandent en tumulte dans la ville, la parcourent en tous sens, se portent chez les membres de la Convention, et redoublant d’ardeur pour les découvrir, les portes sont enfoncées.

Ah ! ça ira, ça ira, ça ira !

Ni une ni deux, le ci-devant citoyen Beauvais est capturé et jeté en prison sans ménagement dans une cellule du fort La Malgue (appelé depuis fort Joubert) où quelques jours auparavant encore, il avait fait enfermer tant de victimes. Le régicide croupit dans un cachot humide durant plus de 4 mois, privé de nourriture suffisante, exposé aux invectives de ses geôliers, il souffre une lente agonie, attendant à chaque instant une mort assurée.

Les insurgés se réunissaient chaque jour sous la fenêtre de son cachot. Les uns parlaient de lui arracher la langue, les autres, de verser dans ses veines du plomb fondu « et leur conversation cannibale retentissait à ses oreilles ». Pourtant, exténué de privations, de fatigues physiques et morales, à un « agent coalisé » qui lui reprochait d’avoir voté la mort du roi, Beauvais lui aurait répondu « ressuscite-le, je recommencerai… ».

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Finalement, le 20 décembre 1793, les révolutionnaires montagnards qui avaient fait appel à Napoléon Bonaparte reprennent Toulon et libèrent le médecin de ses fers.

Libéré, certes, mais dans quel état !

Beauvais est à moitié mort. Au fond de sa cellule, il a éprouvé des traitements pires que la mort et contracté une fièvre putride (typhoïde) dont il ne se débarrassera pas. Sa santé, gravement détériorée par suite des mauvais traitements et des supplices subis, est si déplorable qu’il ne peut rejoindre Paris, tout juste peut-il être transporté jusqu’à Marseille. Là, il reçoit les secours de premières urgences, aidé en cela « par les bons soins de la jeune Anne Ragot » à qui, d’ailleurs, la Convention nationale accordera par décret du 23 fructidor suivant (9 septembre 1794) une somme de 500 livres en reconnaissance des services qu’elle avait rendu au représentant du peuple « pendant sa dernière maladie ».

2016-03-15 21_40_02-Réimpression de l'Ancien Moniteur depuis la réunion des Etats-Généraux jusqu ...

Une « gratification pécuniaire » était accordée au «citoyen qui a servi, défendu, illustré, éclairé sa patrie, ou qui a donné un grand exemple de dévouement à la chose publique». Prudemment, le Comité des secours publics avait prévu un fonds de deux millions de livres pour être employé annuellement en « dons, gratifications et encouragements ».

Beauvais libéré, à peine quelque jours plus tard, le 6 janvier, il ne fait pas bon être Conventionnel à Marseille où une émeute fédéraliste contre la Convention provoque de sérieux troubles jusqu’au 12 février. D’ailleurs, en punition, Marseille est officiellement rebaptisée « La ville sans nom ». Le représentant du peuple Beauvais doit fuir à nouveau. D’une extrême maigreur, le visage tiré et le teint terreux, les yeux brillants de fièvre, secoué de frissons, pris de nausées et de vertiges, il lui faut endurer un nouveau transfert et affronter le voyage jusqu’à Montpellier où ses amis Montagnards espéraient trouver les soins nécessaires et des médecins réputés mais surtout, un accueil plus favorable et un peu de sécurité.

Top-008.bmpEn effet, à Montpellier, depuis que le 12 janvier 1794, le maire fédéraliste, Jacques Louis Durand qui s’était imprudemment rendu à la capitale, avait été arrêté et aussitôt guillotiné, les sans-culottes avaient épuré les administrations et trouvé des appuis locaux dans l’activité de la Société populaire qui décernait les certificats de civisme et dénonçait les suspects. Quand Beauvais de Préau arrive dans la capitale Languedocienne, tous les cadres viennent d’être renouvelés et les sans-culottes sont aux commandes de la ville.

Portrait de Jean-Jacques Louis Durand (1760-1794)

C’est ainsi que le Clapas révolutionnaire accueille le citoyen-martyr dans la maison Puech, située dans la rue -au nom prédestiné- de la République. (Était-ce la maison d’Etienne Puech, Procureur au bureau des Finances de la Ville, juge de paix et avoué, incarcéré en l’An II « malgré ses sentiments républicains non équivoques » et cousin par alliance du Conventionnel Pierre-Joseph Cambon ?)

En vain. Épuisé, amaigri et vieilli, il ne peut plus rien endurer. Les soins prodigués ne peuvent le sauver, la médecine, fut-elle montpelliéraine, ne peut accomplir de miracle. A 48 ans, il expire à 9 heures du matin, le Nonidi 8 germinal de l’an II de la République une et indivisible (vendredi 28 mars 1794) « victime de ce qu’il avait souffert dans un cachot à Toulon » (légende notée sur une estampe de chez Basset à Paris, rue Jacques, au coin de celle des Mathurins)…

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Estampe de chez Basset à Paris, rue Jacques, au coin de celle des Mathurins

Es maï mort ! auraient pu s’étonner les citoyens de la ville voisine de Cette (Sète) :

En effet, le sort de Beauvais avait été confondu un temps avec celui de son infortuné compagnon Baille qui s’était pendu dans la même prison peu avant de comparaître devant un tribunal, en septembre 1793. Très vite, trop vite, le bruit de la mort du médecin régicide par étranglement avait couru à Paris avec tant d’insistance, que le 8 octobre, Bertrand Barère (Tarbes 1755 -1841), rapporteur attitré du Comité de Salut public, adorant s’épandre en débordements lyriques, s’écriait en plein Convention avec sa verve méridionale.: 2016-03-10 21_54_25-Bertrand Barère tribune - Bertrand Barère — Wikipédia

« Vous frémirez quand vous saurez que les anglais ont fait périr par le supplice de la corde Beauvais-Préaux (sic)» et après un éloge enthousiaste et exubérant, dès le 3 décembre, le nom de Beauvais se trouvait déjà inscrit parmi ceux des martyrs…

Le même jour, la Convention décrète qu’il serait inhumé au Panthéon et le peintre David, député à la Convention et ordonnateur des fêtes révolutionnaires soulignera avec emphase : « Toi, Beauvais, les meurtrissures … t’ouvrirent à pas lents, les portes du tombeau. …  2015-09-15 15_33_51-Résultats Google Recherche d'images correspondant à http___nrs.harvard.edu_urn-3

Vous, vénérables enfants, le sang que vous avez répandu, fume encore, il s’élève vers le ciel, il crie vengeance ! »

Ainsi, le mort qui était encore vivant, put probablement assister, de loin, à sa propre apothéose.

J. L. David : Pierre Bayle et Beauvais, l’un montrant sa cravate, l’autre ses chaînes, 1794, encre noire et sanguine sur papier ; Cambridge, Fogg Art Museum, université de Harvard, collection G. L. Winthrop, ancienne collection du duc de Trévise

Mais pour l’heure, le ci-devant Beauvais a bel et bien trépassé à Montpellier !

A peine sa mort connue, le matin même, tous les membres de la Société populaire et des corps administratifs se réunissent en urgence dans la Maison Commune (l’hôtel de Ganges face à la place Chabaneau). Que faire de cet hôte que Paris croyait déjà mort dans la ville rebelle de Toulon et qui venait de rendre son dernier soupir au Clapas ?

2016-03-13 16_42_28-MONTPELLIER hotel de Ganges, construit par le cardinal de Bonzy. Statue des etatL’élégant hôtel de Ganges, face à la place Chabaneau, construit par le cardinal de Bonzi, fut utilisé comme Maison Commune pendant la Révolution. (Source : carte postale, éditeur Bonniol)

 Citoyens, l’heure est solennelle ! Evidemment, les louanges au mort sont chaleureuses, car assurément, Beauvais s’est sacrifié et a sauvé la République… Tout le monde applaudit.

Il convient d’informer la capitale.

Le président du département de l’Hérault envoie un premier courrier en toute hâte à la Convention : « Le Représentant du peuple Beauvais, qui était à Montpellier pour le rétablissement de sa santé, a payé le tribut à la nature. Il est mort des suites des tourments que les satellites des despotes anglais lui ont fait souffrir dans le Port de la Montagne.  Je m’empresse, citoyen-président, de t’annoncer cette triste nouvelle, qui a été reçue par les sans-culottes de Montpellier avec la plus vive douleur. Les autorités constituées sont maintenant assemblées pour déterminer les honneurs à rendre à ce martyr de la liberté. Je t’informerai par le courrier de demain de ce qui aura été déterminé. »

2016-04-02 15_45_03-BEAUVAIS DE PREAU - Word Un Sans-culotte et une femme de sans-culotte de l’An 1 de la République (Gravures, fin du XVIIIe siècle. Source : Bibliothèque nationale de France, Paris)

 Pour ne pas être en reste, Paré, président du district de Montpellier et membre de la Société populaire prononce un discours et adresse lui aussi un courrier à la Convention :

« La patrie vient de perdre un grand homme ; la mort vient de nous enlever l’infortuné Beauvais …il vient d’être décidé que le corps de ce martyr de la liberté serait brûlé au milieu d’une pompe civique, et que ses cendres, recueillies dans une urne, seraient envoyées à la ConventionCitoyen-président, la douleur ne nous permet pas d’en dire davantage.

P.S. Ses traits ne seront pas perdus pour les patriotes ; nous vous enverrons son buste avec ses cendres».

2016-03-15 18_50_44-{Title} Costume d’un administrateur de département
Un Président de l’administration municipale, autrement dit un maire sous la Révolution (collection Viollet)2016-03-13 20_49_44-{Title}

Comme il l’avait écrit, après avoir longuement délibéré, dès le samedi matin du 29 mars, le président du département de l’Hérault s’empresse de remplir l’obligation d’informer la Convention de ce qui a été exactement déterminé pour le représentant du peuple Beauvais :

« D’après le rapport fait par les commissaires des autorités constituées, réunis à des artistes, la Société populaire a délibéré une cérémonie funèbre pour célébrer la mémoire du représentant du peuple. Les corps administratifs, les autres autorités constituées, la garde nationale et la Société populaire doivent aller prendre, à 6 heures du soir, le corps de Beauvais, et le faire transporter au Champ de mars, pour procéder aux opérations nécessaires au recueillement de ses cendres qui seront ensuite déposées dans une urne, portées au Temple de la Raison, où il sera prononcé une oraison funèbre par le président de l’administration du district, et enfin transportées au sein de la Convention nationale par 2 sans-culottes de la Société populaire, chargés de lui remettre ce dépôt précieux et le procès-verbal de la cérémonie. Telles sont, citoyen-président, les dispositions déterminées, et qui seront exécutées pour les derniers devoirs à rendre par les sans-culottes de Montpellier au représentant du peuple que ses vertus et ses malheurs ont immortalisé. »

 Très occupé à organiser la cérémonie funèbre « destinées à rendre le dernier devoir aux mânes du représentant du peuple. » le corps administratif Montpelliérain a omis un détail : dresser l’acte de décès.

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Étrangement, le décès constaté le 8 Germinal, n’est déclaré que 9 jours plus tard, le dimanche 17 Germinal (6 avril 1794). Ce sont Fulcrand Chartot, 32 ans, et Jean Pierre Maurice Peitavin, 25 ans, qui le déclarent à l’officier public Debrez. En outre, l’identité de l’illustre représentant du peuple est erronée : prénommé Pierre, comme le prénom de son infortuné compagnon Bayle. Étourderie ? Ce point mériterait un sérieux éclairage.

A Paris, alors même que Danton est guillotiné place de la Révolution, le 16 germinal (samedi 5 avril 1794), les courriers des 28 et 29 mars, arrivés à la capitale, sont lus par un secrétaire à l’Assemblée présidée par Jean-Lambert Tallien  2016-04-02 15_56_18-Jean Lambert Tallien - Jean-Lambert Tallien — Wikipédiaet la Convention approuve, en quelque sorte, la canonisation laïque de Beauvais de Préaux prévue par les Montpelliérains.

Pendant ce temps, le samedi 29 mars dans l’après-midi, à Montpellier, comme il avait été décidé, il fut fait.

Le rituel laïcisé et très codifié des pompes réservées aux héros révolutionnaires devant mettre la mort de Beauvais au service de la vertu publique, est scrupuleusement observé.

Dans la Maison commune, Paré, le président du district prononce l’éloge funèbre menaçant qui nous renseigne sur le climat de suspicion qui régnait alors au Clapas :

« Beauvais n’entendait pas capituler avec l’aristocratie, il voulait la frapper à mort. Peuple, voilà le vrai patriote ! »…

« L’aristocratie existe encore ; Voyez-vous ces hommes dont le masque est luisant, qui ne sourient que du bout des lèvres ? Ils assistent aux fêtes populaires avec régularité, mais sans cordialité ; leur teint pâli quand nous sourions ; leur vie est oisive, leur maison est fermée, leur urbanité est affectée. Ils caressent leurs concitoyens, ils ne les aiment pas. Leur démarche est toujours contrainte …Ils parcourent la ville en saluant les sans-culottes ; s’ils vous rencontrent, leur main froide vient chercher la vôtre. On apprend même par la poste qu’ils reçoivent les journaux patriotiques ; mais dans l’intérieur de leur famille, les formes républicaines sont bannies… Et s’il en était un dans cette fête auguste, en sortant il irait, dans sa chapelle domestique, former des vœux pour les tyrans. J’ai tracé un portrait hideux, malheur à ceux qui pourraient s’y reconnaître ! »

«  Frères, nous avons rendu hommage sans adulation,  nous avons confondu nos hommages et uni nos regrets, jurons ensemble d’imiter Beauvais, et confondons nos cris de Vive la République ! »

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A 6 heures du soir précises, après l’oraison funèbre, les sans-culottes Montpelliérains et un détachement de la garde nationale transportent la dépouille sur le champ de Mars.

Face à la colonne de la Liberté où a été gravée sur une des faces du socle la Déclaration des droits de l’homme, le bûcher a été allumé. C’est au son du canon que la dépouille y est déposée, pendant que le chœur chante l’hymne patriotique « mourir pour sa patrie » exécuté par une musique militaire.

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Colonne de la Liberté et de la Concorde (Musée du Vieux Montpellier – Eau-forte aquarellée)

Toute la nuit, le bûcher entretenu et veillé par la force armée, illumine le champ de Mars.

Dansons la carmagnole / Vive le son, vive le son / Dansons la carmagnole / Vive le son du canon!

Le 30 mars, au lever du soleil, le canon se fait à nouveau entendre. C’est le signal : le peuple curieux des Montpelliérains et des Montpelliéraines se rend en masse au Champ-de-Mars, gare à ceux qui ne s’y rendront pas ! Et à 9 heures, la Société populaire, les autorités constituées et la force armée, les rejoignent pour recueillir les cendres. On a peine aujourd’hui à imaginer la scène…

2016-03-13 19_24_19-Sansculottes.jpg (435×580)Alors, le cortège se forme, un détachement de la garde nationale ouvre la marche, suivi d’un grand nombre de citoyennes vêtues de blanc portant des branches de lauriers et de cyprès.

Les membres de la Société populaire viennent ensuite, au milieu le président, portant dans ses bras l’urne cinéraire couverte de fleurs et d’une couronne civique (couronne de 2 rameaux de chêne ou de laurier) d’où flottent 4 rubans tricolores que tiennent les 4 présidents des autorités constituées. Les plus jeunes citoyennes, vêtues elles aussi de blanc, portent des corbeilles de fleurs et entourent l’urne. Les autorités civiles et militaires suivent, la garde nationale borde la haie, pendant que la musique militaire exécute les airs analogues à la pompe.

Dans les groupes on pouvait lire différentes inscriptions patriotiques.

Dans cet équipage, l’urne est escortée à travers les quartiers et les rues de la ville jusqu’au Temple de la Raison (la cathédrale Saint-Pierre actuelle), où elle est déposée. Les jeunes citoyennes la couvrent de fleurs. 2014-05-14 21_59_50-

Trois discours sont alors prononcés au milieu du plus grand silence.

Puis, une musique mélodieuse se fait entendre, la pompe funèbre se termine par les cris répétés de « Vive la république ! vive la liberté ! vive la Montagne ! » et le serment solennel de venger les mânes de Beauvais.

Le peuple retiré, les membres des autorités constituées apposent leur sceau sur l’urne qu’on a renfermée dans une caisse soigneusement scellée aussi. Le tout, soigneusement emballé, est remis aux citoyens Michel, fils aîné, et Franc, fils aîné, commissaires nommés par la Société populaire pour se rendre à la Convention nationale.

Le buste de cire promis à Paris n’est pas oublié. Habilement protégé, il est chargé lui aussi dans une caisse. Le citoyen Apret, artiste montpelliérain, qui souhaitait en faire don à la Convention, sans nul doute pour impressionner les édiles parisiens par son savoir-faire et surtout pour prouver son dévouement à la cause révolutionnaire, s’était activé sans retard et sans ménager sa peine. (Les bustes de cire étaient très prisés car ils permettaient de créer l’illusion parfaite en redonnant vie aux morts, ainsi les bustes de nos rois de France, de Rouget de Lisle et de nombreuses célébrités).

C’est donc dans des caisses que le citoyen Beauvais rejoint la capitale, une capitale à feu et à sang, et la Terreur au paroxysme de la fureur.

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Louis-Léopold BOILLY (1761-1845) L’arrivée d’une diligence à Paris dans la cour des Messageries situées rue Montmartre

Le 18 Germinal (7 avril 1794), après avoir entendu les députations de nombreux départements, on admet à la barre la députation de la Société populaire de Montpellier.

Un orateur la présente : « Représentants du peuple ! Des sans-culottes de la Société populaire régénérée de Montpellier vous apportent les restes précieux du représentant du peuple Beauvais qui est venu terminer sa carrière glorieuse parmi nous ! »

La députation remet sur le bureau du président Jean-Baptiste-André Amar (ou Jean-Pierre-André Amar 1755 -1816), député de l’Isère, la caisse qui contient les cendres de Beauvais, accompagnée de l’acte qui constate l’accomplissement des honneurs funèbres à Montpellier.

2016-03-19 20_32_36-Archives numériques de la Révolution française_ Alexandre Chateauneuf-Randon [deLe général Alexandre Chateauneuf-Randon (né Alexandre Paul Guérin de Chateauneuf-Randon du Tournel, 1757-1827, illustration ci-contre) député de Mende en Gévaudan, présente à la Convention le buste de cire exécuté par le sculpteur montpelliérain qu’il dépose également sur le bureau.

Après l’avoir examiné, le président déclare que la Convention nationale le reçoit avec satisfaction et décrète « la mention honorable de l’offrande de ce jeune artiste » montpelliérain.

Un membre propose que le buste de Beauvais soit placé dans sein de la Convention et cette proposition est décrétée.

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Le conventionnel Beauvais de Préau. Buste en terre cuite. Montpellier (Hérault), Musée Fabre. 1793 par Auguste Pajou (1730-1809)

Un député de l’Hérault prend la parole à la barre :

Beauvais, « sa vertu, son républicanisme l’ont accompagné jusqu’au tombeau, il est mort en faisant des vœux pour la république Vous lui aviez accordé les honneurs du Panthéon lorsque la barbarie de nos ennemis faisait craindre qu’il ne fût mort sous leurs coups, nous avons pensé que les cendres de ce martyr de la liberté étaient une propriété nationale. Beauvais est mort victime de la barbarie des ennemis de la république. Patriotes sensibles et reconnaissants, nous avons honoré sa mémoire de la manière digne des hommes libres ! …Notre langage est simple nos cœurs sont purs notre conduite sera toujours énergique »

On applaudit à plusieurs reprises.

2016-03-20 18_03_20-Représentant en mission - Convention nationale — Wikipédia Uniforme du « représentant en mission ». Tableau de Jean-François Garneray, attribué à David – Portrait du conventionnel Milhaud (musée du Louvre).

David : Je demande que sur la maison où est mort notre collègue on mette une inscription qui fera connaître ses vertus et que cette inscription soit accompagnée d’une palme civique en sculpture.

Cette proposition est renvoyée au Comité d’instruction publique qui, semble-t-il, ne donnera aucune suite à cette requête.

Ensuite, on demande à entendre le procès-verbal des honneurs funèbres rendus à Beauvais par les citoyens de Montpellier. C’est le député montpelliérain Pierre-Joseph Cambon (1756-1820) qui en fait la lecture.

2016-03-13 20_37_50-Les ministres des Finances de la Révolution française au Second Empire (I ... -Le conventionnel Montpelliérain Pierre-Joseph Cambon  Lithographie par Bonneville – BN, N2D 102 897

Jacques Alexis Thuriot (1753-1829), avocat et député de la Marne : Honorer la vertu, c’est s’honorer soi-même. Cette vérité est trop dans les principes et dans le cœur des représentants du peuple pour que la Convention ne s’empresse pas d’ordonner l’impression et l’insertion au Bulletin du procès-verbal de la conduite de la Société populaire et des corps administratifs de Montpellier.

Nous avons une grande dette à payer. Beauvais a été victime de l’aristocratie, il a gémi quatre mois dans les prisons de l’infâme Toulon ; il est mort des suites de la maladie qu’il avait gagnée pendant sa détention. Déjà la Convention a décrété que Beauvais serait transféré au Panthéon ; je demande que sous trois jours le comité d’instruction publique présente le mode d’honorer la mémoire de Beauvais, de transporter ses cendres au Panthéon. Faisons-nous en même temps un devoir d’assister, tous, à cette cérémonie funèbre et de verser sur son mausolée les larmes de l’amitié.

On applaudit.

Jean-Baptiste Perrin, dit Perrin des Vosges (1754-1815) : Je demande que cette mesure soit étendue à Fabre de l’Hérault un Montpelliérain tué par les Espagnols en combattant pour la liberté.

François Omer Granet (1758-1821) : Je demande également que le comité de l’instruction publique fasse son rapport sur Pierre Bayle assassiné à Toulon et sur Gasparin tué en défendant la république (général Thomas-Augustin de Gasparin, 1754-1793).

2016-04-02 17_43_28-Antoine Claire Thibaudeau — Wikipédia Antoine Claire Thibaudeau (1765-1854), député de la Vienne : Ces quatre représentants méritaient les honneurs du Panthéon Cependant comme il ne faut pas que la Convention se décide par enthousiasme, je demande que le comité d’instruction publique fasse dans le plus court délai un rapport qui présentera le tableau des vertus de ces martyrs de la liberté. Je demande que la Convention décrète le principe qu’à l’avenir on ne pourra panthéoniser un républicain sans un rapport préalable du Comité d’Instruction publique

Après quelques débats la Convention accorde priorité à la proposition de Thibaudeau

Mais alors, que faire des cendres de Beauvais ? C’est bien ce que se demande le président…

Le président : Il reste une mesure à prendre. On a déposé sur le bureau les cendres de Beauvais ; en attendant le rapport et la translation où voulez-vous qu’on les place ?

Plusieurs voix : Aux archives !

Finalement, les diverses propositions sont adoptées en ces termes :

Art ler : La Convention nationale renvoie à comité d’instruction publique toutes les propositions faites sur les honneurs à décerner à la mémoire des représentants du peuple Fabre, Gasparin, Bayle et Beauvais, pour en faire un rapport sous huit jours.

II : L’acte qui constate les honneurs rendus au représentant du peuple Beauvais en la commune de Montpellier sera inséré au procès-verbal avec mention honorable de la conduite de la Société populaire et des autorités constituées.

III : L’urne qui renferme les cendres de Beauvais sera provisoirement déposée aux archives nationales.

2016-04-02 18_02_30-Charles Théodore Beauvais de Préau - Charles Théodore Beauvais de Préau — WikipéCharles Théodore Beauvais de Preau (1772-1830), nommé adjudant-général chef de bataillon à l’armée d’Italie le 6 octobre 1793. « Portraits des généraux français faisant suite aux Victoires et conquêtes des Français », C.L.F Panckoucke, 1818, tome 2

Ensuite, un secrétaire fait lecture de la lettre de Théodore Beauvais, le fils du défunt, adjudant-général employé à l’armée d’Italie, rédigée depuis Marseille le l0 germinal, à l’attention de la Convention nationale :

« Législateurs je viens de perdre le meilleur des pères et la république un de ses plus chauds défenseurs La malheureuse victime de l’infâme Toulon, le vertueux Beauvais, vient, après des souffrances infinies, de terminer ses jours qu’il avait consacrés tout entiers à la patrie. Législateurs je ne viens point vous inviter à répandre avec moi des larmes sur sa tombe ; il est mort pour la liberté, pour son pays, pour la république ; quel sort plus beau et digne d’envie ! Puisse-t-il m’être réservé ! Puissé-je au milieu des combats périr pour ma patrie ! Recevez-en le serment solennel ; non, je ne dévierai jamais de la route glorieuse que m’a tracée mon père. Formé par lui, guidé par lui dans la carrière du patriotisme, vous me verrez périr comme lui avant de trahir mes serments. Si l’amour de la patrie forme des héros, que ne pourrais-je point en réunissant le désir de venger mon père et ce premier sentiment inné dans mon cœur.  Tyrans ! Vous sentirez de quoi peut être capable un fils républicain dont vous avez immolé le père !

« Législateurs, mon père n’est plus ; la république est encore menacée par les despotes coalisés, par des conspirateurs subalternes ; je frapperai les tyrans, j’arroserai la tombe de mon père de leur sang impur, voilà les larmes qu’un républicain doit répandre, voilà les seuls cris qu’il doit faire entendre dans les circonstances les plus douloureuses. Vive à jamais la république ! vive la Convention nationale ! vive la Montagne !

Signé Beauvais.

L’insertion de cette lettre au Bulletin est décrétée.

Jacques Léonard Goyre-Laplanche (1755-1817), ancien moine bénédictin et vicaire général de l’évêque constitutionnel, élu aux côtés des Montagnard par le département de la Nièvre : La Convention ne doit pas se borner à honorer la mémoire de Beauvais, elle doit porter ses regards sur sa famille. Il laisse un fils qui quoique jeune s’est déjà distingué et a même été blessé à l’armée ; il laisse encore une jeune fille nommée Caroline. J’étais à Orléans lorsqu’on annonça la prise de Toulon et la mort de Beauvais. Il me fut facile de prendre des renseignements sur sa conduite privée non seulement il était le modèle de toutes les vertus mais il était dans une honorable indigence Je crus qu’il était de la dignité de la Convention d’adopter ses deux enfants. Je lui écrivis à cette époque ma lettre fut renvoyée au comité de salut public La Convention a depuis accordé 3000 livres à chacun des enfants de Beauvais. Je ne crois pas que cela suffise. Je demande que la Convention fasse pour eux ce qu’elle a fait pour la fille de Lepeletier (Louis-Michel Lepeletier, marquis de Saint-Fargeau, mort assassiné le 21 janvier 1793, sa fille, Louise-Suzanne, alors âgée de 11 ans, fut la première fille adoptive de la nation)

Cette proposition est renvoyée au Comité de Salut public.

2016-03-20 20_52_51-Saint-Just_ lieux de mémoire Comité de Salut public de l’an II

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La Convention installée dans la salle des Machines (ancienne scène du théâtre) au palais des Tuileries. Elle y restera jusqu’au 25 octobre 1795

La Convention se pose donc de sérieuses questions, alors que la Terreur se déploie, que la Société populaire de Montpellier, épurée et « régénérée », ne compte plus que des révolutionnaires fervents qui ont prêté le serment « de vivre et mourir dans les principes de Marat ». Le Roussillon est envahi par les Espagnols, le port de Sète placé en état de guerre, les troupes sillonnent le département et à Montpellier, les ateliers de confection ainsi que les raffineries de salpêtre (à la Merci, aux Augustins) fonctionnent à plein régime pour l’armée, pendant que la population est victime d’une terrible famine.

C’est au printemps 1794 que se situe l’épisode le plus dramatique de la Terreur à Montpellier, « l’affaire des Galettes ». Douze Montpelliérains, accusés de “complot contre-révolutionnaire”, pour avoir fabriqué clandestinement des galettes (sorte de pain de longue conservation) alors que la vente de pain était sévèrement contrôlée ont été condamnées par le tribunal révolutionnaire. C’est le lendemain-même du dépôt des cendres de Beauvais à la Convention, le 19 germinal an II (8 avril 1794), qu’Élisabeth Coste, réputée l’inspiratrice du « complot » et Louise Huc veuve Ballard sont guillotinées sur la place de la Révolution, triste spectacle où ont accouru des centaines de Montpelliérains.

Le 9 thermidor an II (27 juillet 1794) avec la chute de Robespierre, à Montpellier comme dans tout le pays, les sans-culottes perdront leurs pouvoirs, leur rôle politique et culturel.

L'édifice devenu « Panthéon », en 1795.
L’église catholique et royale Sainte Geneviève devenue en 1791 un temple laïc et républicain, le « Panthéon »; l’édifice est représenté ici en 1795.

David eut beau s’écrier : « … du haut du Panthéon, les Marat, les Lepelletier, les Challier, les Beauvais tous ces héros vivants de notre amour et de leur gloire crient à tous les Français : Qu’il est beau de mourir pour la patrie ! », aucune trace aujourd’hui, des cendres de Beauvais de Préau au Panthéon.

Que sont devenus le buste de cire et les cendres de Beauvais ?

Né dans une époque troublée, de nombreux décrets de panthéonisation sont restés sans suite, souvent parce que les vicissitudes de l’Histoire ont retardé la translation jusqu’à l’oubli.

D’autre part, les premières panthéonisations, vite décidées ont parfois été tout aussi rapidement regrettées. Ainsi, Mirabeau, expulsé trois ans plus tard après la découverte de sa correspondance secrète avec le roi, le célèbre Marat, l’Ami du peuple, assassiné un an auparavant par Charlotte Corday, prend alors sa place, puis, cinq mois plus tard, après les événements de Thermidor, il est à son tour dépanthéonisé.

C’est pourquoi, la Convention décrète le 8 février 1795 qu’un citoyen ne pourra être honoré du Panthéon que dix ans après sa mort et le même jour, la dépouille du régicide Le Peletier de Saint Fargeau, est rendue à sa fille.

De la même manière, les cendres de Beauvais de Préau ont-elles été réclamées et restituées à sa famille pour être inhumées dans une concession familiale parisienne ?

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Tu vois dans ce portrait, que l’art n’a point flatté,
L’ami de la Patrie et de la liberté.
Des pièges qu’on cherche à leur tendre,
Son cœur, occupé jour et nuit
N’a craint point d’acheter l’honneur de les défendre
Au prix du péril de sa vie. »