AUBERT de LA MOGERE Louis

Sieur Louis AUBERT de La MOGERE. Montpelliérain de la paroisse de Montels, né le 8 mai 1755 au large des côtes d’Afrique ; fils de Messire Louis Aubert de Lamogère et de Dame Françoise Rose AUMONT.

L’épopée de Montpelliérains aux Indes Orientales.

Quelques lignes tracées à l’encre noire d’une écriture ronde, élégante et appliquée attirent l’attention de celui qui feuillette les pages jaunies du vieux grimoire de 1771. Le regard s’attarde sur les mentions marginales: « supplément des cérémonies du baptême… Vaisseau Duc d’Orléans… au large des côtes d’Afrique… » Les mots piquent la curiosité et aussitôt, au-delà du temps et de l’espace, ces précieuses lignes d’archives nous révèlent un Montpelliérain d’ici et d’ailleurs, nous invitent à un extraordinaire voyage, à la découverte de personnalités exceptionnelles dont le rôle dépasse largement nos frontières provinciales.

Transcription fidèle du « certificat de Baptême du Sieur La Mogère Aubert né sur mer près des côtes d’Afrique en 1755 », du « certificat du capitaine du vaisseau Le Duc d’Orléans » et du « supplément des cérémonies, onction du St Chrême et nom du baptisé omis au baptême », insérés dans le registre des baptêmes, mariages et sépultures de la paroisse de Montels les Montpellier le 4 février 1771 (Source : Archives départementales de l’Hérault : GG 16 vue 97) :aubert certificat bapteme

Certificat de Baptême du Sieur La Mogère Aubert né sur mer près des côtes d’Afrique en 1755.

Extrait du registre concernant le Rolle d’Equipage et inventaire

des officiers, mariniers, mattelots, et autres décédés à bord du

vaisseau de la Compagnie des Indes Le Duc d’Orléans commandé

par le Sieur Lobri, armé au port de l’orient, en 1754 dont la

remise sera faite au bureau des armemens du dit port au retour

de la campagne du dit vaisseau.

Nous soussigné Jean Baptiste Antoine Salamanca prêtre de la

aubert certificat bapteme 2congrégation de la mission embarqué en qualité de passager sur le

vaisseau de la Compagnie des Indes Le Duc d’Orléans, commandé par

Mr Lobri, et y faisant les fonctions d’aumônier, certifie que ce jourd’hui

8° mai 1755 est né et a été ondoyé le fils du légitime mariage de

Messire Sieur Aubert de Lamogère, et de Dame Françoise Rose

Aumont son Epouse. Les témoins messire Louis Henry Arnaud fermier

du Roi, et messire Philippe Joseph comte de Rosting, chevalier de

l’ordre militaire de St Louis, commissaire d’artillerie, tous passagers

sur ledit vaisseau qui ont signé le présent avec nous – fait à bord le 9eme

mai 1755.- Salamanca prêtre de la congrégation de la mission, le comte

de Rosting- Arnaud ainsi signez à l’original qui nous a été exhibé

et duquel nous avons tiré le présent extrait, et celui du certificat

qui suit :

aubert certificat bapteme 3

Au bas de l’acte, les signatures, de gauche à droite, de mon ami le futur chevalier Fabre, mon jeune frère Louis-Victor Aubert, ma marraine Pointe de Fabre, mon parrain Aubert, ancien officier de Dragons, et celle du curé Fabre.

Certificat du capitaine du vaisseau Le Duc d’Orléans :

Nous capitaine du vaisseau de la compagnie des Indes le Duc

d’Orléans, premier lieutenant, officier de quart, et Ecrivain

certifions que l’extrait porté de l’autre part est véritable en tout

son contenu. En foi de quoi nous avons signé le présent fait à bord

le 9ème mai 1755. Lobri, Guillemain, de la Fontaine, de Gennesde, Volanbert.

Supplément des cérémonies, onction du St Chrême, et nom du baptisé omis au baptême c-y dessus :

L’an 1771 et le 4ème février vus les certificats c-y dessus nous avons

suppléé par l’onction de l’huile Sainte et du St Chrême les cérémonies

omises au baptême du Sieur Louis Aubert de la Mogére fils légitime

et naturel de feus messire Louis Aubert de la Mogére, chevalier, gentil-

homme ordinaire du Roi, et de Dame Françoise Rose Aumont son

Epouse dans lesquels supplément et cérémonies ont été parain Messire

Louis Aubert ancien officier de Dragons, oncle du baptisé, et maraine

Dlle Catherine Pointe de Fabre résidente à Montels les Montpellier à

quoi ont assisté en qualité de témoins Fabre mon neveu, et Louis

Victor Aubert frère du baptisé. Signez avec le parain la maraine

et nous, Fabre curé.

Ma vision de Louis Aubert de la Mogère dans sa jeunesse à Montpellier : « Portrait d’un jeune garçon lisant » par Elisabeth Vigée-Le Brun.

  Moi, Sieur Louis Aubert de la Mogère (Lamogère), né le jeudi 8 mai 1755 de l’union de Messire Louis AUBERT Sieur de la MOGERE né à Montpellier en 1727, « chevalier, gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi », et de Dame Marie Françoise Rose AUMONT, de Pondichéry, reçus en baptême le prénom de Louis. Etait-ce en hommage à notre bon roi Louis le 15ème ou au dauphin né peu avant moi en août 1754, je ne saurais le dire, car je ne reçus ce prénom, au demeurant fort courant dans notre famille – mon père, mon oncle ainsi que mon frère cadet Louis-Victor, né 3 ans après moi à Montpellier (18 mai 1758 paroisse Ste Anne Montpellier – 1837 Metz) – qu’en février 1771 alors que j’atteignais ma 16ème année.

  Né sur le vaisseau le Duc d’Orléans au large des côtes d’Afrique, je fus ondoyé par le prêtre Salamanca. Ce ne fut pas par omission ou que ma faible constitution laissait présager un avenir funeste, mais parce que, la communauté du navire étant relativement éphémère, tout enfant né d’une passagère ne pouvait être baptisé qu’à terre, à la paroisse du navigant. Ainsi, à ma naissance, je n’eus ni parrain ni marraine, ne reçus ni l’onction du St Chrême ni mon nom de baptême, ce qui, on l’avouera, est tout de même peu ordinaire. Mes malheurs commencèrent alors car je ne pouvais être considéré comme chrétien à part entière. Mon père était décédé déjà depuis 1767, ma mère l’était aussi et je résidais avec mon frère à Montpellier au domaine familial de Montels quand ma situation particulière attira l’attention du curé Fabre. Ce personnage hors du commun décida de procéder aux cérémonies complètes de mon baptême et on peut lire sa belle signature sur le registre de ma paroisse.

signature du curé Fabre

Signature du curé Fabre sur l’acte de baptême de Louis Aubert de Lamogère

Jean-Baptiste Fabre/Joan Batista Fabre (source : Wikipedia)

 Celui à qui je dois d’être entré dans l’orthodoxie catholique est un pittoresque abbé Languedocien Jean-Baptiste FABRE (ou Favre) de Saint-Castor (1727-1783), auteur du conte burlesque et philosophique en langue occitane Istòria de Joan-l’an-pres, qui, après avoir été curé à Vic-la-Gardiole et Castelnau-le-Lez, avoir passé une thèse de philosophie en 1762, être devenu professeur de rhétorique au Collège royal de Montpellier et curé du Crès en 1765, avait été choisi en raison de la qualité de ses sermons pour prononcer dans la chapelle de l’Hôpital Général l’éloge funèbre de l’évêque de Montpellier, Mgr Renaud de Villeneuve.

 A l’époque de mon baptême officiel, au cœur de l’hiver 1771, le curé occitan, qui fréquentait les milieux aristocratiques et mondains de Montpellier, en particulier le comte et le vicomte de Saint-Priest, tous deux Intendants de Languedoc, était avant tout un curé de campagne familier de ses ouailles. Il occupait son ministère zélé au prieuré Saint-Michel de la paroisse de Montels (de 1769 à 1773) où, comme plus tard à Cournonterral, il s’activait fructueusement au quotidien auprès des âmes des « nouveaux convertis », c’est-à-dire des protestants. Ma situation lui posait un problème et, saisissant l’occasion de ramener une brebis égarée dans le droit chemin, il décida de célébrer mon complément de baptême dans la petite chapelle rurale, au milieu des vignes et des mas. Le curé Fabre avait pour habitude de faire participer aux cérémonies de sa paroisse les jeunes gens dont il était le plus souvent le précepteur, et c’est ainsi que l’on retrouve durant plusieurs années sur les registres paroissiaux de Montels les signatures des mêmes jeunes paroissiens. Nous nous connaissions tous bien entendu, car « il n’y avait pas beaucoup de voisins à fréquenter et pas beaucoup de fidèles à visiter à Montels ».

 Un chrétien ne pouvant être baptisé deux fois, le curé Fabre s’assura que je ne l’avais pas déjà été et se fit produire la copie du certificat établi à bord du Duc d’Orléans, sur lequel il n’y avait pas de mention de catholicité. Pour mon baptême, il choisit comme témoins son jeune neveu, qu’il chérissait comme son propre enfant, Jean-Baptiste CASTOR FABRE, âgé de 18 ans (né en 1753, futur chevalier de Saint-Castor, garde du corps, gentilhomme catholique apostolique et romain), fils de son frère Etienne Fabre et de Catherine Pointe, ainsi que mon jeune frère Louis-Victor AUBERT, âgé alors de 12 ans. C’est encore lui qui choisit pour parrain mon oncle paternel, prénommé également Louis Aubert, ancien officier des Dragons, et pour marraine, une « résidente de Montels » sa belle-sœur, la très pieuse et dévouée Mademoiselle Catherine Pointe de Fabre.

 L’abbé Fabre, « les paysans le chérissaient, il était leur conseil, leur consolateur, leur ami. Les gens d’esprit recherchaient sa conversation semée de traits saillants et de réparties originales. Les familles les plus honorables lui confiaient leurs enfants. Il avait le talent si précieux et si rare de rendre l’étude aimable ! Il se faisait enfant avec ses disciples. L’écolier le moins docile ne résistait pas à ses manières douces » écrivait son biographe Brunier et désormais, moi aussi, j’étais devenu un vrai catholique et je faisais en quelque sorte partie de sa famille (Etre curé en Languedoc au XVIIIe siècle: l’abbé Jean-Baptiste Fabre entre ministère et littérature occitane, 1727-1783, Thèse de Danielle Bertrand-Fabre, Atelier national de reproduction des thèses, 2004). Je conservai avec lui des liens très proches et continuai à correspondre régulièrement avec lui par la suite.

abbé Huber

« L’Abbé Jean-Jacques Huber lisant aux chandelles » par Delatour, donne une bonne vision de l’abbé Fabre aux Montels (Source : musée Antoine-Lécuyer, Saint-Quentin)

Vue aérienne de l’ancienne église paroissiale Saint-Michel-de-Montels (Monuments historiques de Montpellier, Michel Descossy, Inventaire général, ADAGP).

Vue aérienne de l’ancienne église paroissiale Saint-Michel-de-Montels (Source : Monuments historiques de Montpellier, Michel Descossy, Inventaire général, ADAGP)

 En ce qui concerne ma véritable famille, les Aubert, mon grand-père paternel, Simon AUBERT, né dans la religion protestante à Montpellier le 9 décembre 1677, était le fils de David Aubert (né le 6/12/1646 à Montpellier) docteur en médecine de Montpellier et de Gabrielle MONTAUD : devenu docteur en droit, avocat en la Cour des Comptes, Aides et Finances, puis commissaire des poudres et salpêtres de Montpellier, il avait épousé dans cette ville en 1717 à la paroisse Sainte-Anne, Marguerite MARTIN, fille de Louis Martin, marchand drapier protestant, et de Marie Roux. Alors naquirent mes oncles, Louis Aubert en 1720, aussitôt après Pierre Aubert (mars 1721-1799 Aubenas), et mon père Louis Aubert en 1727.

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Mariage de mes grands-parents Aubert à Montpellier Sainte-Anne, le 25/11/1717. Fut témoin Pierre Nissolle, anatomiste royal (Source : A.D. 34 : 5MI 1/36 vue 33)

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Acte de baptême de mon oncle et parrain Louis Aubert, le 16 avril 1720 à la paroisse Notre-Dame des Tables de Montpellier (Source : A.D. 34 : 5 MI 1/46 vue 85)

 Mon oncle Pierre, demeuré protestant, Receveur puis Inspecteur général des Domaines du Roy, avait épousé en 1750 au Cheylard (07) Catherine LABORIE, fille du notaire du lieu. Une de leur fille, ma cousine Marie Marguerite Aubert (de Lamogère), née en 1750, fit un beau mariage en 1770 en épousant Louis BASTIDE de MALBOSC (1743- 1791), dont le père avait acheté les droits seigneuriaux à la marquise de Chambonas, devenant ainsi Louis Bastide « seigneur de Malbosc ».

Premier maire de Berrias en Ardèche, organisateur des camps de Jalès, Louis Bastide de Malbosc périra dans la prison de Pont-Saint-Esprit, étranglé par les révolutionnaires en 1791, et Marguerite, condamnée à mort par le tribunal révolutionnaire, dut se cacher avec son fils dans les bois de Païolive, ne devant sa survie qu’à la chute de Robespierre.

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Ma famille blasonne de gueules à la cotte de mailles d’argent, alias d’azur à un haubert d’or (Source : Armorial du Vivarais)

Du côté de ma mère, Marie Rose Françoise AUMONT, les liens sont plus complexes et il convient de s’y attarder un peu en résumant autant qu’il est possible sa parenté d’origine ou d’apport.

Portrait anonyme.

Portrait anonyme

 Ma mère, que tout le monde appelait Rose comme sa grand-mère maternelle, naquit bien loin d’ici, à Pondichéry, vers 1729, peu de temps après le mariage de ses parents, Jean-Baptiste Aumont et Marie Madeleine Albert, communément appelée Manon.

 Ce Jean-Baptiste, mon grand-père maternel, doté d’un sacré tempérament, fils d’un conseiller du Roi notaire au Châtelet, venu de Paris à l’origine pour faire du commerce, devint Capitaine de Dragons, sous-marchand de la Compagnie des Indes, puis Conseiller au Conseil Supérieur de Pondichéry. Fougueux aventurier au service de l’armée de Joseph François Dupleix, Gouverneur des Indes, il avait passé contrat de mariage en mars 1728 et épousé Manon en l’église de Notre-Dame des Anges de Pondichéry, le 12 avril. Envoyé comme subrécargue sur l’Union, un des vaisseaux de la Compagnie, il mourut de maladie à Bassora en octobre 1737. Ma grand-mère en fut très douloureusement et très sincèrement affectée.

Parce qu’il été estimé pour son intelligence et son caractère, la Compagnie avait fondé sur lui les plus grandes espérances pour le développement de ses affaires en Perse et à Bassora. Par sa mort subite et lointaine, pas moins de 150.000 roupies en marchandises ou en argent restèrent en souffrance, et il laissa en souvenir à ma grand-mère, outre sa fortune à partager, des enfants à élever, dont une fille, Rose, qui possédait une réputation de beauté partagée par toutes les filles de la famille.

Acte de mariage de mes grands-parents maternels Aumont, retranscrit des registres du 12 avril 1728 de Pondichéry (Source : Gallica, bibliothèque numérique/Archives de l’Inde Française, résumé des actes de l’Etat civil de Pondichéry de 1736 à 1760) .

Retranscription de l’acte de mariage de mes grands-parents maternels Aumont, retranscrit des registres du 12 avril 1728 de Pondichéry (Source : Gallica, bibliothèque numérique/Archives de l’Inde Française, résumé des actes de l’Etat civil de Pondichéry de 1736 à 1760) .

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Plan de Pondichéry en 1741. La “maison du Gouverneur” est à droite du fort n° 9 ; à côté, au n° 8, l’Hôtel de la Compagnie des Indes (Source : Wikipedia)

 Devenue veuve, ma grand-mère maternelle épousa en secondes noces, le 11 juin 1741, le comte Louis-Hubert de Combault d’Auteuil (1714-1774), écuyer, chevalier, officier des Troupes de la Compagnie des Indes, capitaine d’Infanterie de Pondichéry, puis lieutenant-colonel des dragons en 1751, fils de César Combault d’Auteuil, écuyer de Son Altesse Sérénissime M. le Duc, et de Thérèse de la Motte ; les époux s’installèrent dans une superbe maison sise dans le « quartier du Nord de Pondichéry et tenant du côté d’Est à l’hôtel du Gouvernement ». En outre, depuis 1740, la sœur de Louis-Hubert, Elisabeth Charlotte de Combault d’Auteuil (1718-1787), était devenue la deuxième épouse du comte Bertrand François Mahé de la Bourdonnais (Saint Malo 1699 – 1753 Paris), Amiral de France (vers 1740), Gouverneur de l’Île de France et de l’Île Bourbon (1735), Chevalier de l’Ordre de Saint Louis (1737). Par le jeu des alliances, l’amiral gouverneur était devenu l’oncle par alliance de ma mère, ce qui, on le verra plus loin, revêt une grande importance.

Pour compléter ces liens entremêlés de ma famille, le frère aîné de Louis-Hubert, Charles de Combault d’Auteuil épousa à la même époque, vers 1740, Ursule Albert de Castro, une de mes grands-tantes maternelles, sœur de Manon.

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Bertrand François Mahé de La Bourdonnais, par Antoine Graincourt (1748-1823)

 C’est que du côté de la famille de ma grand-mère maternelle, les ALBERT, la fratrie était nombreuse. Ma grand-mère Manon (1711-1751), française de naissance, était la 4e née des 8 enfants (6 filles et 2 garçons) d’un chirurgien-major des troupes de la Royale Compagnie des Indes à la forteresse de Pondichéry, Jacques-Théodore ALBERT (Paris 1675-1721), arrivé aux Indes sur un navire militaire en 1699 et demeuré là à la demande de son ami, le dynamique gouverneur Martin. A Madras, en 1705, Jacques-Théodore avait épousé Elisabeth Rosa Lopez de Castro (nom francisé en de Castre), née en 1684, métisse de sang mêlé italien, portugais et indien de Madras, descendante de la famille portugaise de Castro, issue d’un de ces capitaines qui fondèrent le royaume de Goa. Mon arrière-grand-père mourut prématurément en 1721 à 46 ans. Toutefois, en père très avisé et aimant, il avait particulièrement souhaité que tous ses enfants, y compris ses nombreuses filles, reçurent une instruction soignée et, s’il ne leur laissa qu’une médiocre fortune, il leur légua, aux dires de tous, une remarquable et piquante beauté.

 Sa veuve, « Maman Rose » comme l’appelait Dupleix, que le devoir obligea à ne rien laisser négliger, était une personne un peu « grondeuse ». Disposant d’un assez nombreux personnel indigène que les facilités du pays lui permettaient d’entretenir à peu de frais, elle qui ne savait écrire, fit en sorte que toutes peines fussent épargnées à ses grandes filles, qui purent ainsi étudier à loisir et en toute quiétude. Par son activité et sa rigoureuse gestion, elle put donner en dot à chacune 700 pagodes, argent, bijoux et 6000 livres de monnaie française. Jusqu’à sa mort, survenue le 17 juillet 1749, elle ne quitta pas ma grand-mère Manon et ma grand-tante Jeanne, l’aînée de la fratrie.

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Extrait du contrat de mariage de Marie Madeleine Albert & Jean Baptiste Aumont en 1728 (Source: Archives Nationales)

Portrait anonyme.
Portrait anonyme : Maman Rose et ses filles lui ressemblaient peut-être… 

 Ma grand-tante Jeanne Albert de Castro, baptisée en juin 1706, connue sous le prénom de Johanna, indienne catholique, femme de caractère au charme ravageur de métisse, « le teint bronzé et les grands yeux de velours noir », fort instruite et très intelligente, était devenue à l’âge de 13 ans et 3 jours la « brillante épouse d’un médiocre mari », Jacques Vincens (ou Vincent), un Montpelliérain habitant de Pondichéry, bien plus âgé qu’elle (né en 1679 à Montpellier), de peu d’ambition, mais très avisé au demeurant dans le commerce, excellent comptable, teneur de livres des agents représentants les négociants de Saint-Malo et, grâce à son ami intime le marquis Joseph Dupleix (1697–1763), Conseiller de la Cie des Indes puis procureur-général au Conseil Supérieur de Pondichéry. Après avoir hésité quelque temps, Jacques se laissa convaincre et les deux hommes s’associèrent pour acheter de la soie au Bengale et des terres aux lointaines îles de France et de Bourbon. Avec la protection de Dupleix, la fortune des « Vincens » commença à s’améliorer et, la douce intimité de la côte de Coromandel aidant, dans une atmosphère paisible de confiance et de sécurité, les deux familles devinrent très proches et étroitement liées. Dupleix, dont la famille était indifférente et égoïste, avait trouvé de vrais amis chaleureux et accueillants, la douceur d’une maison agréable. Ce furent eux qui l’initièrent aux mœurs indiennes et à la cuisine indoue dont il devint friand, les chatnys, les rougaïes et les karys que les cuisinières préparaient sous la haute direction de mon arrière-grand-mère « maman Rose », ses confitures aussi, ses tartes aux goyaves, au gingembre, tous ces mets étrangers aux saveurs exquises.

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Portrait de Dupleix (Source : Wikipedia)

D’après les Mémoires aventureux du chevalier Languedocien Simon de La Farelle (1694 Aimargues – 1736 Paris), major d’infanterie des ville et citadelle de Pondichéry, les deux associés formèrent une bande d’amis qui comprenait bien souvent Jeanne Vincens et Manon Aumont, les ravissantes épouses métisses, Dupleix et La Bourdonnais. En ce temps-là, on s’amusait fort bien à Pondichéry, la vie y était extrêmement facile, la société y donnait des fêtes, curieux mélange de laisser-aller, de bon ton et de grivoiserie aimable. Lorsqu’en 1731 Dupleix dut partir de Pondichéry pour Chandernagor, au Bengale, il les regretta si fort, que deux ans plus tard, il fit venir les familles Vincens et Albert auprès de lui. Jacques Vincens y mourut en 1739 et Jeanne, que l’on disait « la plus belle de toute l’Inde », « dont la beauté et l’esprit n’avait pas été altérés semble-t-il par onze maternités, fit, de retour de Chandernagor le 11 février 1742, une entrée triomphale à Pondichéry, saluée par vingt-et-un coups de canons, au bras de son nouvel époux, le marquis J. F. Dupleix » tout juste nommé Gouverneur pour le Roy des villes et fort de Pondichéry, président du Conseil supérieur de la même ville et Commandant Général des Etablissements français dans l’Inde.

acte mariage dupleix-albert

Peinture anonyme d’un artiste de Delhi.

Peinture anonyme d’un artiste de Delhi

Par suite de ce mariage, Dupleix devint le beau-frère d’Arboulin et de Saint-Paul, qui avaient respectivement épousé en 1735 et en 1736 Rose Eléonore et Suzanne Ursule, deux autres sœurs Albert.

Dès lors, ma grand-tante « la Créole » connut un destin exceptionnel jusqu’à l’apogée de sa puissance, secondant puissamment son époux, estimée de Chandernagor à Delhi, de Pondichéry à Bénarès, recherchée des divers dynastes avec qui elle avait su nouer des liens essentiels. Par son amour du faste oriental, son type métis, vêtue le plus souvent du gracieux sari traditionnel, elle était traitée par leurs femmes comme leur égale et non comme une étrangère, connue sous le surnom populaire de Johana Begum (princesse Jeanne), vénérée par les Indiens sous le nom de Durgâ (nom de la Déesse-Mère épouse de Shiva signifiant Invincible), elle adopta pour sa part, la signature persane de Jân.

durga

DURGA : « Dourga » en sanskrit signifie «invincible». Nom de Parvati épouse de Shiva sous son aspect mystérieux et inaccessible. La déesse Dourga est très puissante, elle est protectrice toujours prête au combat, elle déploie sa force destructrice dès que la terre est menacée par les démons. Le lion sur lequel elle est assise représente son pouvoir illimité, qu’elle met au service de la vertu pour détruire le mal.

Douée de beaucoup d’adresse et de courage, pratiquant de nombreux dialectes de l’Inde, en particulier le tamoul et le persan, mais aussi le français, le portugais, sa langue préférée, et l’anglais, elle mit au service de son époux sa connaissance des mœurs du pays et ses richesses, put traiter des affaires sans interprètes et courtiers jaloux, joua un rôle diplomatique prépondérant. L’attachement de Dupleix pour elle transparaissait même dans les rapports adressés à la Compagnie : « c’est une héroïne » écrivait-il, « une insupportable intrigante » diront plus tard les Anglais.

Monsieur et Madame Dupleix (Source : Yvonne Robert Gaebelé, "Créole et grande Dame, Johanna Bégum, Marquise Dupleix", 1934).

Monsieur et Madame Dupleix (Source : Yvonne Robert Gaebelé, « Créole et grande Dame, Johanna Bégum, Marquise Dupleix », 1934)

Sans l’avoir voulu, loin des liens du sang mais par le jeu des alliances, ma mère Rose, fut en même temps la nièce par alliance de Dupleix et proche parente de l’amiral de la Bourdonnais. L’histoire a de ces ironies !

 Conformément aux traditions indigènes, les filles se mariaient précocement, rarement après leurs 16 ans, et la coutume voulait que les mariages soient arrangés. Ainsi, quand ma mère eut atteint sa 16ème année, Jeanne, usant de son efficace influence auprès de son Gouverneur de mari, décida qu’il était temps pour Rose de prendre un parti. Dupleix porta son choix sur un ancien membre du Conseil Provincial de Madras, qu’il avait convié en 1742 à son propre mariage, un Irlandais né en 1713 à Sligo (Comté de Donegal, en Irlande), Jacques Louis O’Friell baron de Kilmacrenan (1713-1750), chevalier de l’ordre catholique de l’éperon d’or, écuyer de l’ordre de chevalerie papal de Saint-Jean de Latran, fils de Maurice O’Friell et de Marie Honorade Mac Carrelek.

 Alors que le comptoir de Canton retenait toute l’attention de la Compagnie des Indes, Friell, envoyé à la Cour de Hué pour se rendre compte des avantages et des possibilités du commerce en Annam, Siam, Cochinchine, Cambodge et Tonkin, avait jugé les débouchés immenses pour le commerce français. Ayant obtenu une chappe accordant la liberté du commerce et le droit d’établir un comptoir, Friell fit le commerce de poivriers, cannelliers et teinture rouge, mais rencontra des difficultés avec Pierre Poivre (1719-1786, missionnaire puis fameux horticulteur, botaniste, agronome et administrateur) au sujet des voyages qu’il effectuait. Friell refusa de lui donner les renseignements qu’il possédait et préféra se rendre à Pondichéry pour intéresser Dupleix à ses affaires et à celles de son armateur, Roth, un négociant français établi à Canton. Poivre se plaignit avec aplomb de cette affaire au sujet de Dupleix et de Friell auprès de Monsieur le vicomte de Saint-Priest, Jean-Emmanuel Guignard (21/5/1714 – 18/10/1785 Montpellier), l’un des directeurs de la Compagnie, dans une longue lettre du 31 décembre 1750 adressée au Comité secret de la Compagnie. Il eut envers eux une rancune tenace. (cf. la lettre de Friell à Godeheu, 1747 , écrite de Pondichéry – Archives de la Marine et des Colonies : volume Extrême-Orient/Cochinchine, 1686-1748).

2016-03-04 11_27_28-AUBERT LA MOGèRE [Mode de compatibilité] - WordPierre Poivre (Source : Wikipedia)

Alors que le comptoir de Canton retenait toute l’attention de la Compagnie des Indes, Friell, envoyé à la Cour de Hué pour se rendre compte des avantages et des possibilités du commerce en Annam, Siam, Cochinchine, Cambodge et Tonkin, avait jugé les débouchés immenses pour le commerce français. Ayant obtenu une chappe accordant la liberté du commerce et le droit d’établir un comptoir, Friell fit le commerce de poivriers, cannelliers et teinture rouge, mais rencontra des difficultés avec Pierre Poivre (1719-1786, missionnaire puis fameux horticulteur, botaniste, agronome et administrateur) au sujet des voyages qu’il effectuait. Friell refusa de lui donner les renseignements qu’il possédait et préféra se rendre à Pondichéry pour intéresser Dupleix à ses affaires et à celles de son armateur, Roth, un négociant français établi à Canton. Poivre se plaignit avec aplomb de cette affaire au sujet de Dupleix et de Friell auprès de Monsieur le vicomte de Saint-Priest, Jean-Emmanuel Guignard (21/5/1714 – 18/10/1785 Montpellier), l’un des directeurs de la Compagnie, dans une longue lettre du 31 décembre 1750 adressée au Comité secret de la Compagnie. Il eut envers eux une rancune tenace. (cf. la lettre de Friell à Godeheu, 1747 , écrite de Pondichéry – Archives de la Marine et des Colonies : volume Extrême-Orient/Cochinchine, 1686-1748).

 Friell ne devait plus retourner en Indochine. Son expérience du commerce de la Chine et sa connaissance de l’anglais firent que, devenu interprète à Madras et indispensable aux affaires du Gouverneur, ce dernier décida de le retenir auprès de lui le nommant Conseiller-caissier de la Compagnie et le choisit pour épouser Rose. Le contrat de mariage et la promesse de faire « les solennités au sein de notre Mère la Sainte Eglise catholique apostolique et romaine » furent enregistrés le 30 octobre 1745, par devant le sous-marchand de la compagnie des Indes, seul notaire de Pondichéry et de multiples témoins honorables.

Signatures de Dupleix et Friell

Signatures de Dupleix et Friell

Toutes les précautions furent prises afin de garantir les biens et leur partage en cas de décès et de descendance « selon la coutume de Paris, qui seule règlera leur dite communauté quant même ils feraient par la suite leur demeure ou des acquisitions en pays de lois et coutumes contraires auxquelles est expressement dérogé et renoncé… ». Ma grand-mère Manon de Combault d’Auteuil s’engagea à remettre au futur époux, la veille du mariage, la part d’héritage de mon défunt grand-père, le sieur Aumont, soit 1278 roupies sous forme de joyaux et vêtements, et le Gouverneur Dupleix fit don à ma mère de boucles d’oreille composées de 4 « diamants brillants », estimés à la somme de 400 pagodes qui, conformément aux coutumes ancestrales, lui restèrent en bien propre.

Acte de mariage Friell-Albert

Acte de mariage Friell-Albert

Application du henné à la cérémonie du Mahendi.

Application du henné à la cérémonie du Mahendi

 Le mariage eut lieu en novembre 1745. Les Européens avaient adopté avec délices les coutumes indiennes, « jonglaient » avec les jours et les heures fastes ou néfastes, et « toutes les belles dames en falbalas à la française avaient gardé toutes les superstitions indiennes. Le curé avait beau dire et beau faire, on continuait à ne rien entreprendre le mardi, jour néfaste. ». C’est donc un samedi que débutèrent les cérémonies somptueuses avec des centaines d’invités. La cérémonie d’engagement d’abord, en magnifiques costumes et robes à l’européenne et perruques bouclées, ensuite la cérémonie de Mahendi (dessins au henné) pour la famille de la mariée, puis le mariage pour lequel ma mère et son époux portaient de magnifiques et chatoyantes tenues traditionnelles. Ma mère, éblouissante dans un sari rouge accompagné des superbes bijoux traditionnels (ceux offerts par Dupleix ?) fut pour quelques jours la reine d’un monde de féérie. Elle offrit un collier de fleurs à son époux, les invités lancèrent sur eux une multitude de fleurs parfumées, Friell marqua le front de ma mère d’un point rouge, lui offrit des présents, puis ils tournèrent 7 fois autour d’un feu faisant des vœux pour une vie noble, respectueuse, pour la paix et la fidélité. Ensuite, avec quantité de vivres, il y eut de très beaux repas pour tous les invités.

portrait

Ma vision de Rose à 16 ans en 1745 (source : photographie de la jeune actrice tamoule Amala Paul, habillée pour la danse classique du sud de l’Inde, le bharata Natyam).

 Je pense raisonnablement que Friell continua à s’intéresser au commerce de l’Annam, mais il n’existe rien de lui à ce sujet dans les Archives. Nommé Chef de loge à Mazulipatam, il fut promu membre du Conseil Supérieur de Pondichéry en 1748.

 Peu après la mousson, au cœur de l’hiver indien, le 4 février 1749, ma mère donna naissance à une fillette prénommée Marie Josèphe Françoise Isabelle Honorade O’Friell (Marie Joséphine Françoise sur son acte de naissance), qui eut pour parrain le Gouverneur Dupleix. Plus tard, ma demi-sœur se fit appeler Honorade, comme sa grand-mère paternelle. Les liens familiaux avec la Bourdonnais se resserrèrent encore puisqu’en 1770, Honorade devint la belle-fille de l’Amiral-Gouverneur, en épousant son fils Louis François Mahé Sieur de la Bourdonnais (né en 1748, fils d’Elisabeth Charlotte de Combault d’Auteuil).

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Acte de naissance du 4 février 1749 de Marie Joséphine Françoise Honorade retranscrit des registres de Pondichéry (source : Gallica bibliothèque numérique  /Archives de l’Inde Française résumé des actes de l’Etat civil de Pondichéry de 1736 à 1760)

 Un événement douloureux se produisit en 1750, pendant l’étouffante chaleur de juin : Friell qui avait épuisé ses forces au service de la Compagnie, succomba à ses fatigues à Mazulipatam dans les Etablissements français de la Compagnie, à l’âge de 37 ans, laissant ma jeune mère veuve et ma sœur Honorade orpheline à l’âge de 16 mois.

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 Vue de Masulipatam en 1676. La légende que l’on voit en haut, écrite à l’envers, était destinée à être utilisée avec un appareil Zograscope (Source : Wikipedia)

 Malgré les précautions prises par contrat de mariage, la pleine capacité civile n’était atteinte qu’à 25 ans. Ma mère âgée seulement de 21 ans, bien que veuve et mère de famille, fut considérée « veuve-mineure ». En 1751, sous la présidence de Louis Barthélémy (né à Montpellier en 1715, arrivé comme commis en Inde en 1729, décédé en 1761) second Conseiller au Conseil supérieur de Pondichéry, le conseil de famille jugea nécessaire de lui donner un curateur et de choisir un subrogé-tuteur pour ma sœur. Le 19 juin 1751, le beau-père de ma mère, Monsieur D’Auteuil fut désigné et Monsieur de Saint-Paul (son oncle maternel par alliance) désigné subrogé-tuteur d’Honorade (Arrêts du Conseil supérieur de Pondichéry, tome 1). Il faut dire qu’alors, ma mère souhaitait épouser un « certain Sieur Aubert de Lamogère », ce qui n’était pas du tout dans les projets de la Bégum Jeanne qui avait probablement envisagé pour sa nièce une autre alliance plus conforme à ses plans. D’ailleurs, au même moment, Jeanne avait obtenu une promesse de mariage du Grand-mogol pour sa plus jeune fille née en octobre 1736, Marie Françoise Gertrude Vincens familièrement connue sous le nom de « Chonchon », petit nom d’enfant que tout le monde lui avait conservé à Pondichéry. Sa réputation de beauté et la renommée prestigieuse de sa famille faisaient que l’on parlait aussi bien d’elle en France qu’aux Indes. Ce mariage n’eut pas lieu, car le Grand mogol décéda peu après. En janvier 1754, le marquis de Castelnau, Charles Joseph Patissier de Bussy, 36 ans, chef militaire courageux, impétueux, chevaleresque soldat, beau, charmeur mais aussi et surtout, fin d’esprit, redouté dans l’Inde entière à l’égal de Dupleix lui-même, cette « épée flamboyante » au service du Gouverneur, multipliait les succès féminins y compris auprès des filles de Mme Dupleix. Ce véritable chevalier paladin de la Table Ronde demanda et obtint la main de Chonchon âgée de 16 ans et demi. Dupleix voyant en de Bussy un successeur, cette intention l’amena à être favorable aux fiançailles avec sa belle-fille. Le destin cruel ne devait tenir aucun compte de ces projets amoureux…

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 Charles Joseph Patissier de Bussy, marquis de Castelnau (1718-1785) Pour les Montpelliérains il faut préciser que le marquisat de Castelnau n’a rien à voir la ville proche de Montpellier mais qu’il s’agit du titre lié au château du même nom qui lui apporte un quartier de noblesse à son retour des Indes. 

 Ville fortifiée avec soin, Pondichéry devenue une des meilleures places de la côte de Coromandel n’avait jamais été aussi florissante, la vie y était confortable certes dans une chaleur de four, mais l’argent y coulait à flots et Dupleix s’y était bâti une fortune colossale grâce aux navires qu’il achetait ou administrait (tous les vaisseaux de Dupleix étaient peints en rouge, c’étaient les seuls de l’Inde ayant cette couleur) monopolisant le négoce des produits de luxe.

 Et quelles marchandises ! Toiles de coton brodées rayées et unies, mousselines légères et blanchies à Pondichéry, joie des riches européennes, soies vives du Bengale, soies brutes et toiles imprimées aux fraîches couleurs, terreur des soyeux et drapiers Français, papiers peints, laques et porcelaines « des Indes », épices et poivre noir trésors de Mahé sur la côte de Malabar, « drogues » diverses où le thé et le café ont valeur d’or, bois rouge, bois de Sampan, bois de teinture, rotin … denrées fabuleuses et précieuses, vite transformées en or et en argent tristement liée à la traite des esclaves, « bois d’ébène ». Depuis les entrepôts des comptoirs fortifiés d’Orient établis sur la côte, Pondichéry, Chandernagor, Mahé, ces marchandises qui fascinent encore par leur beauté et leur finesse transitaient jusqu’à la petite ville bretonne de Lorient que le commerce des Indes rendait de plus en plus florissante (elle tient d’ailleurs son nom de ce mythique Orient), faisaient la renommée et la colossale fortune de la Compagnie des Indes dont les bénéfices étaient considérables (3 fois supérieurs au budget de la marine en 1739), faisant également au passage la fortune de ses armateurs, de ses multiples actionnaires, banquiers, commerçants, subrécargues, particuliers et nobles y compris le Roi Louis XV, la marquise de Pompadour, les filles du duc de Bourbon, la fille du régent…

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 Madame de Pompadour vêtue d’une robe de soie des indes, par François-Hubert Drouais (1764).

 C’est que l’ambition de Dupleix était immense, pour lui, pour la France et pour le Roi Louis XV.

 Pour lui d’abord : en relations avec les princes locaux qui l’invitaient à s’asseoir sur leurs trônes d’or, il avait adopté un style de splendeur orientale, troqué les bas blancs et le tricorne contre les riches costumes de soie à la mode indienne ou mauresque, des toques avec bouquet d’aigrette ornées d’or et de diamants, vivait en nabab (qu’il était devenu) dans le nouveau palais du Gouvernement décoré de lustres de cristal et de revêtements de feuilles d’argent. Pas une semaine sans fêtes somptueuses, jours entiers de folles réjouissances avec feux d’artifice, cortèges des plus riches palanquins, chevaux magnifiquement harnachés et conduits à la main. Quand Dupleix sortait en ville, il était précédé par un capitaine à cheval, 6 gardes et 12 lanciers français, 24 gardes indiens, suivi par 12 éléphants richement parés, le premier arborant un drapeau français fleurdelisé, évidemment, le second transportant le Gouverneur et sur le troisième, 2 tambours de cuivre rythmaient la marche. Ensuite, le cortège de chacune de ces dames et messieurs de la « famille » précédé et suivi de domestiques portant leurs couleurs, complété de « 60 pions, servant de porteurs, qui mêlés ensemble, formaient par la variété des couleurs un effet charmant.» Dupleix incarnait la France… dans toute sa splendeur orientale.

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 Dupleix rencontre le soudhabar du Deccan (Source : Wikipedia)

 Pour la France et pour le Roi, rêvant de vastes territoires en Inde, il avait entrepris de ruiner la puissance anglaise sur la côte du Coromandel et de faire de la Compagnie qui n’avait été jusque-là que commerçante, une puissance territoriale.

2016-03-04 13_12_27-AUBERT LA MOGèRE [Mode de compatibilité] - Word Louis XV (1710-1774), par Delatour (source : Musée du Louvre)

 Mais les Anglais inquiets et jaloux en prirent ombrage, virent cela d’un mauvais œil et se réveillèrent, forcément. L’escadre Anglaise croisait dans le Golfe du Bengale empêchant tout déchargement des navires français et, tels des pirates, les Britanniques commandés par Barnett capturèrent plusieurs navires de commerce de la Compagnie. Aucune commande, aucun argent ne pouvaient arriver de France jusqu’au Comptoir « jetant toutes les colonies de la Nation dans un manque total de fonds pour subsister. » Dupleix écrira « ma bourse et mon crédit fournirent à tout. »

2016-03-04 13_14_00-AUBERT LA MOGèRE [Mode de compatibilité] - Word Combats navals près de Pondichéry (Tableau de Lawson Dunn)

 Comment survivre ? Cette situation ne pouvait durer et elle ne dura pas. La solution de ce problème en amena un autre et de taille. L’entente du « brillant trio » d’amis, Dupleix, Jeanne, La Bourdonnais, allait bientôt se transformer en «jalousie amère et réciproque» et par voie de conséquence, provoquer un insondable malaise au sein de ma famille où, comme on l’a vu plus haut, les destinées et les unions avaient tissé d’étroites parentèles.

 En 1746, le marquis Dupleix, administrateur colonial et nabab des Indes, sollicita l’aide de son ami le comte de la Bourdonnais gouverneur des Mascareignes, contre les Anglais. De la Bourdonnais arma une Marine de 3 navires de guerre à l’Ile-de-France pour venir au secours de son ami, débarqua sur la côte de Coromandel après avoir repoussé l’escadre Anglaise qui lui barrait la route et s’empara rapidement du comptoir Anglais de Madras situé à peine à 30 lieues au nord de Pondichéry. C’est alors qu’eut lieu la querelle avec Dupleix au sujet du sort de la ville : La Bourdonnais, marin avec une mentalité de corsaire, pensa faire un bon coup, signa de son propre chef un traité avec les Anglais par lequel ceux-ci… rachetaient Madras moyennant 1 100 000 pagodes, (environ 11 millions de francs). Dupleix n’apprécia pas du tout… Il souhaitait obtenir une victoire complète sur les Anglais et Madras était l’occasion grandiose de renforcer la puissance et le prestige national. Il avait envisagé de « donner » officiellement la ville au nabab de la province de Carnate, cadeau qui ne lui aurait guère coûté puisqu’il attendait qu’en retour, le Nabab y autorise la souveraineté française. Les intentions de la Bourdonnais le firent entrer en fureur. Ce fut le blocage, il refusa de ratifier le traité, la Bourdonnais refusa de quitter Madras sans l’avoir signé. Les anciens amis se haïrent cordialement et se méprisèrent mutuellement. Cette obstination ne dura pas longtemps, la mauvaise saison arrivait à grands pas, un ouragan causa des dégâts importants aux navires français, la Bourdonnais, exaspéré, pour réparer au plus vite se résigna à quitter l’Inde pour les Mascareignes. Sans hésiter, Dupleix fit aussitôt ravager et piller Madras.

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Les Français sont victorieux aux Indes en repoussant la flotte anglaise et en s’emparant de Madras en 1746 (Dessin de J.-F.-J. Swebach)

 La haine tourna au drame. Dupleix porta plainte au motif de haute trahison contre son ex-ami et l’Amiral rappelé en France par le roi, fut embastillé durant trois ans. (Jugé en 1751, il fut acquitté et finit sa vie à Paris en 1753, à 54 ans). Resté seul dans l’Inde, Dupleix continua à se battre contre les Anglais et aller de l’avant, mais privé du soutien naval de la Bourdonnais, ne disposant que de troupes médiocres, il ne put jamais trouver, à l’exception de Charles Joseph Patissier de Bussy, marquis de Castelnau (1718-1785), des chefs militaires capables de soutenir efficacement ses desseins pour obtenir une victoire complète sur les Anglais. (Madras leur fut rendue en 1748).Ce fut le début de la fin.

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La fin du siège de Pondichéry en 1748. Attaquée par terre et par mer, la ville est défendue avec brio par Dupleix.

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Carte de l’Inde avec tous les comptoirs européens vers 1740 (Source : Wikipedia)

2016-03-04 13_26_54-AUBERT LA MOGèRE [Mode de compatibilité] - WordArmoiries et Devise de la Compagnie des Indes :             « Florebo quocumque ferar », (« Je fleurirai là où je serai portée »). Cette orgueilleuse devise de la Compagnie française des Indes ne lui fut applicable que durant la merveilleuse épopée de Dupleix dans l’Hindoustan.

 Mon père, le Sieur Louis Aubert chevalier de la Mogère n’avait pas été indifférent aux merveilles et aux richesses de ces pays lointains. Gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi et en cette qualité, ambassadeur du Roi, il disposait de réelles opportunités à Paris auprès de Sa Majesté et qui plus est, avait là-bas un oncle dont je ne me souviens plus le nom, un des Directeurs de la Compagnie (cf le livre de compte d’Ananda Ranga Pillai, 1709 –1761). Bénéficiant d’un solide réseau de relations, décidé de tenter l’aventure du commerce en Chine avec l’espoir d’élargir sa fortune, il fut chaudement recommandé, eut le pied marin mais aussi le courage de ses ambitions pour se lancer dans les longs et périlleux périples marins de cet extraordinaire négoce.

2016-03-04 13_28_45-AUBERT LA MOGèRE [Mode de compatibilité] - Word Pondichéry vers 1750 (Source : Lorient, Musée de la Compagnie des Indes) Cette vue est un leurre publicitaire destiné à rassurer les investisseurs potentiels de la compagnie des Indes en leur présentant un comptoir idyllique avec les entrepôts de la compagnie. 

  

2016-03-25 18_41_56-Fwd_ Aubert de la Mogère - Message (HTML)

Le diorama du musée de Lorient donne une meilleure idée de la ville à l’époque.

Je suppose qu’il fut en étroite collaboration avec Friell et qu’ainsi il fit la connaissance de ma mère, mais j’ignore comment et quand il entreprit l’aventure de ce grand voyage, et sur quel vaisseau parti de Lorient il navigua. Ce dont je suis certain, c’est que la Compagnie envoyait des correspondants dans les ports le long de la route maritime et que le gentilhomme Aubert débuta sa carrière de marchand sur les vaisseaux pour le commerce d’Inde en Inde, occupant la fonction primordiale et très convoitée de subrécargue. C’était le faire jouir d’une grande faveur, car le chargement était considérable et les commissions pouvaient constituer une petite fortune. Dans la gigantesque machinerie financière, industrielle et commerciale de la Compagnie, le succès d’un armement dépendait de la capacité du capitaine, mais surtout de l’habileté du subrécargue et il se spécialisa dans ce rôle de fondé de pouvoirs, d’agent embarqué envoyé comme correspondant dans les ports. Représentant à bord de façon exclusive le propriétaire de la cargaison, il avait autorité sur tout ce qui la concernait, répondait de son chargement et déchargement, des conditions de stockage et de son suivi durant le voyage, même si à bord, le capitaine conservait la complète autorité sur le choix de l’itinéraire, la discipline, l’encadrement, la vie sociale des marins et le transport des passagers.

 Contrairement à l’équipage, c’était un passager en « surcharge » (l’origine espagnole de subrécargue vient du verbe sobrecargar), n’avait aucune obligation de quart, de veille, d’appel, passager d’honneur en quelque sorte, recommandé au capitaine.

En véritable Gentilhomme, mon père excellait dans sa mission, énergique, diplomate, négociateur, entreprenant, efficace, aventurier et courageux, il eut le talent de plaire aux monarques indigènes et à ses supérieurs hiérarchiques.

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Costumes des habitants de Manille (Source : Dessin de Duché de Vancy, Gravé par Dupreel, L. Aubert scripsit : Atlas du Voyage de la Pérouse N° 42, Paris, Imprimerie de la république, 1797)

 Pour la Compagnie, il effectua ensuite de longs voyages de plusieurs mois au Siam, Annam, Tonkin, Cochinchine, Manille, Ava et Pégou (Haute et Basse Birmanie), poussant jusqu’aux Philippines, toujours en quête de précieuses marchandises sur lesquelles il faisait au passage d’importants profits (20 à 40 %) commissionné jusqu’à 20000 livres par an. Les bénéfices étaient fabuleux mais les risques de naufrages énormes. Après une perte écrasante, il suffisait d’une grosse recette pour amorcer de folles entreprises et certains voyages donnèrent jusqu’à 55 % de bénéfice. Dans d’autres, il est vrai, il dut quelquefois s’estimer heureux de retirer son capital.

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Extrait d’une carte de Johannes Van Keulen (1654-1715) qui fut l’éditeur de cartes hollandais le plus influent dans le domaine hydrographique à la fin du XVIIe siècle (Mémoire des Hommes)

 Il prit ainsi soin de centaines de tonnes de précieuses marchandises : café, pics de sucre, briques de thé de l’Arabie heureuse, riz, cauris des Maldives pour l’achat des esclaves, ballots de soies de Chine somptueusement brodées, tarlatane et mouchoirs d’Yanaon, papiers peints en rouleaux, panneaux de laques de Chine et mobilier laqué, caisses de porcelaines fines aux décors bleus et blancs, cages d’animaux exotiques, coffres de joyaux et perles précieuses, et probablement, ginseng, plantes et vers à soie, ivoire… Depuis Madras, il mettait les voiles début juin, arrivait vers la mi-juillet sur l’île de Java puis mouillait devant Macao vers le début du mois d’aout. Là, il passait temporairement la saison commerciale assigné à résidence dans un quartier spécifique et réservé, fait de riches factoreries louées par les plus riches marchands chinois aux européens, à la fois lieu de résidence au dernier étage et entrepôts pour les marchandises en rez-de-chaussée. Il y prenait alors le plus souvent des arrangements avec les Portugais pour le chargement des marchandises, évitant au maximum Canton et les frais considérables des taxes énormes prélevés par les Douanes dans cet unique port autorisé aux européens par les Chinois. Le navire de la Compagnie, un fier et solide 600 tonneaux pouvait contenir dans ses flancs plus de marchandises qu’une caravane de 40 chameaux. Son tirant d’eau limité l’empêchait de franchir les barres, remonter les fleuves loin à l’intérieur du continent et mon père veillait aux chargements des marchandises effectués par les va et vient des « vaisseaux de passage » de moindre importance. Je présume qu’il avait fini par apprendre des rudiments des langues locales, bien que flanqué d’interprètes qui traduisaient les nécessaires palabres aux transactions le temps des opérations monétaires longues et couteuses. Là, intervenait le rôle indispensable et tout-puissant du courtier (dubash) intermédiaire obligé entre les Français et les hindous qui choisissait les marchands, rédigeait les contrats, les traduisait, faisait les avances de fonds et les règlements.2016-03-04 13_37_25-AUBERT LA MOGèRE [Mode de compatibilité] - Word

Dessin de Blondela, gravé par Masquelier, L. Aubert scripsit – Atlas du voyage de Lapérouse n° 38

  Ainsi, en 1751 époque du décès de Friell, mon père était marchand subrécargue sur le vaisseau de Manille et résidait la plupart du temps à Madras redevenue comptoir Anglais depuis 1748, car pour faire fortune, mon père, comme certains employés de la Compagnie française, n’hésitait pas à investir les fonds de son armateur dans les vaisseaux Anglais spécialisés dans les trajets pour les Philippines et la Chine.

 La Bourdonnais lui-même avait écrit au sujet des subrécargues « Il faut avoir voyagé, fait commerce d’un endroit à un autre, être intelligent pour en savoir le fin. Il faut un employé aussi intelligent que fidèle, et la fidélité et l’intelligence dans l’Inde se trouvent rarement ensemble, mais, mal pour mal, il vaut mieux être exposé à l’intelligence de son employé qu’a la mercy d’une fidélité ignorante. »

 Après de nombreuses péripéties et comme nous l’avons vu, ma mère avait fait part à sa famille de son souhait d’épouser en deuxième noces le Sieur Aubert et la tante Jeanne s’y opposait fortement. Son désir contrarié, ma mère fit à cette époque de nombreux aller-retour entre Pondichéry et Madras et sa situation que certains n’hésitèrent pas à qualifier de scabreuse, devint fort délicate et ne trouvait pas d’issue à son goût. Défiant alors la famille, Rose, « la veuve Friell » comme elle était alors appelée, s’enfuit secrètement à Madras, pour y rejoindre et épouser l’homme qu’elle avait choisi. C’est là que le mariage eut lieu en 1752, sans les fastes de la première union. J’ignore encore s’il y eut un contrat de mariage, les archives de Madras ayant en partie disparues.

  Se sentant trahis par « la famille », avec la même ardeur qu’ils avaient servi les Dupleix, ils furent prêts à les dénoncer. En juillet de cette même année 1752, mon père, très au fait des affaires de l’Inde où il avait entamé sa brillante carrière et à fort bien asseoir sa fortune, écrivit plusieurs lettres à son oncle directeur de la Société pour communiquer jusqu’à la vieille Europe les conditions de l’exercice du pouvoir de Dupleix et de son épouse. Il profita que le Rouillé (nom du ministre de la Marine), navire de la Compagnie des Indes armé de 159 hommes s’apprêtait à lever l’ancre dans le port de Madras à destination de Londres pour faire parvenir une première lettre par l’intermédiaire du capitaine de ce bateau.

 Il donnait sa vision des événements survenus durant les derniers mois, en particulier ceux de juin 1752 concernant les captures du beau-père de sa femme le lieutenant-colonel des dragons M. d’Auteuil et de Jean Law de Lauriston, commandant les troupes françaises dans l’Inde (Paris 5 octobre 1719 – 16 juillet 1797) neveu du fondateur de la Compagnie des Indes le célèbre financier John Law, ainsi que de quelques autres à Trichinopoly, tous retenus aux mains des Anglais comme prisonniers de guerre (ils ne furent libérés qu’en octobre suivant, après négociations des conditions). Ensuite, que des lieux importants, Vriddhachalam, Bahur avaient été pris par les Anglais et qu’après la prise d’Arcot par « l’ennemi » quelques mois auparavant encore, l’armée des nababs et des alliés français avait été défaite, que le nabab Chanda Sahib arrêté, envoyé à Nagpur avait été assassiné. Enfin et surtout, la mainmise de Mme Dupleix sur les affaires de son mari, la mauvaise gestion du couple qui selon lui allait de façon imminente conduire la Compagnie à la faillite, ensuite, les temples, les pagodes, les lieux de culte hindous, les idoles rasés ou vandalisés par le zèle religieux de Madame Dupleix. Ce faisant, il accréditait ainsi les fausses rumeurs que Thomas Saunders, Gouverneur Anglais de Madras et président de la Société de la ville, prenait soin de faire circuler régulièrement jusqu’en Europe : Pondichéry allait sous peu être prise par les Majors Clive et Lawrence en mesure d’apporter à la campagne une conclusion réussie en raison de la présence de seulement 14 soldats en garnison dans cette ville…

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Le major-général Robert Clive par Nathaniel Dance (Domaine Public) Le vainqueur de Pondichéry viendra se faire soigner à Montpellier en 1768 et résidera à Pézenas avec son cuisinier indien donnant à la ville une spécialité exotique le « pavé de Pézenas »

 La terrible lenteur des communications (tous les 6 mois au mieux) fit que cette première « bouteille à la mer » partie en été 1752 après avoir transité par Londres, arriva enfin à son destinataire au siège de la Compagnie à Paris, hôtel de Chevry-Tubeuf rue Neuve-des Petits-Champs … au plus tôt fin janvier 1753.

 Ananda Ranga Pillai, le plus célèbre des courtiers indiens de la Compagnie des Indes, hindou fasciné par la culture européenne, nommé en quelque sorte ministre des Finances grâce à la faveur et à la confiance du Gouverneur Dupleix, fort peu apprécié par Madame et réciproquement, fut régulièrement en affaires avec mon père. En 1752, il nota dans son Journal, le concernant : « Ce faisant, tout comme les Anglais l’avaient dit, il [M. Aubert]avait ajouté que le Gouverneur était totalement sous l’ascendant de sa femme …Une ou deux autres lettres furent également envoyées qui doivent avoir atteint en janvier l’Angleterre et doivent avoir été envoyées depuis Londres à Paris et livrées au siège de la Compagnie.».

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Ananda Ranga Pillai à l’âge de 35 ans (source : Coll. particulière Pondichéry)

 Entre temps, revenue vivre à Pondichéry auprès de sa famille, ma mère mit au monde ma sœur ainée Jeanne Adélaïde Rose, le 18 septembre 1753.

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Extrait du registre de Pondichéry de 1753 où figure la naissance de ma sœur Jeanne Adélaïde Rose (Source : Gallica bibliothèque numérique/Archives de l’Inde Française, résumé des actes de l’Etat civil de Pondichéry de 1736 à 1760)

 D’autres nouvelles parvinrent en France effectivement en 1753. Vue de Paris, l’annonce de ces conquêtes coûteuses suscita davantage de perplexité et de panique que d’exaltation. Les dirigeants de la Compagnie des Indes Françaises pensèrent que les conquêtes territoriales de Dupleix, mêmes si elles rehaussaient le prestige du royaume de France, étaient, du fait des troubles qu’elles causaient, néfastes à la prospérité du commerce entre la métropole et ses comptoirs orientaux. Il leur suffisait que la France ait confirmé sa domination commerciale dans les contrées lointaines de l’Inde et de la Chine et ils souhaitaient que les affaires s’en arrêtent à cela. Le contrôleur général des Finances du roi Louis XV (on dirait aujourd’hui le ministre du Budget), Jean-Baptiste de Machault d’Arnouville, écrivit noir sur blanc à Dupleix : « On préfère généralement ici la paix à des conquêtes (…) Point de victoires, point de conquêtes, beaucoup de marchandises et quelques augmentation de dividendes ».

  2016-03-04 13_46_04-AUBERT LA MOGèRE [Mode de compatibilité] - Word   Machault d’Arnouville

 Dupleix sentit toutefois que les choses n’allaient pas comme elles devraient en France, que les esprits semblaient prévenus et mécontents. Aussi fit-il partir pour Paris fin 1753 « afin de l’y aller défendre », son beau-frère M. d’Auteuil devenu veuf de ma grand-mère Manon.

 En attendant, mon père continuait ses activités marchandes pour lesquelles ses mérites, ses talents de négociateur et la manutention des affaires étaient hautement reconnus. En 1752, un navire avait été chargé de la part du roi de France de présents somptueux pour le roi de Cochinchine, en raison de son savoir-faire et en sa qualité de Gentilhomme du Roi le Sieur Aubert avait alors été chargé de cette précieuse cargaison. C’est pourquoi, en 1753, quand le Conseil de Pondichéry apprit que le roi de Cochinchine « verrait à nouveau avec plaisir les navires Français dans ses ports » Dupleix et son Conseil, pensèrent « ne pouvoir faire un meilleur choix » de missionner pour cette délicate opération d’ambassade et composer l’état-major du Fleury, les Sieurs De Rabec en qualité de premier subrécargue et mon père comme subrécargue-adjoint pour le seconder dans ses observations, en raison de leur expérience, leur connaissance du terrain, « leur sagesse et leur tranquillité », « leur probité et leurs bonnes mœurs ». Le Fleury, magnifique vaisseau de la Compagnie de 800 tonneaux, armé de 62 canons avec 368 hommes d’équipage sous le commandement du capitaine Etienne Lobry n’avait été chargé que de piastres à l’aller, pour l’achat d’une cargaison de retour (Lettre du Conseil de Pondichéry, 17 mai 1753, adressée à Mgr Edme Bennetat, Evêque d’Eucarpie à la Cochinchine).

2016-03-04 13_46_16-AUBERT LA MOGèRE [Mode de compatibilité] - Word La muraille et la batterie d’un vaisseau de 74 canons (Source : Musée de la marine).

 Mon père était âpre au gain. En juillet 1754, de retour de son voyage en Cochinchine, toujours subrécargue sur Le Fleury, il déposa une requête contre le Sieur Ponsard, capitaine et le Sieur Collac, officier dudit vaisseau, afin de les faire condamner à lui remettre la somme de 1227 piastres, laquelle se trouvait en moins dans une caisse de 2000 piastres qu’il avait fait embarquer sur Le Fleury la veille de son départ pour la Cochinchine. Pour des raisons de non inscription de cette caisse au moment de l’embarquement, mon père fut débouté par le Conseil le 12 du même mois.

2016-03-04 13_46_38-AUBERT LA MOGèRE [Mode de compatibilité] - Word Extrait d’une carte de Johannes Van Keulen (1654-1715) qui fut l’éditeur de cartes hollandais le plus influent dans le domaine hydrographique à la fin du XVIIe siècle (Mémoire des Hommes)

 2016-03-04 13_46_51-AUBERT LA MOGèRE [Mode de compatibilité] - WordCochinchine vers 1750 

 Le pavillon fleurdelisé flottait toujours sur Pondichéry, la Compagnie continuait à prospecter, à mener une politique d’alliances, de Bussy et l’armée à livrer bataille contre l’ennemi héréditaire, sans se douter que le rêve colonial touchait à sa fin et que le calvaire allait commencer.

 Entre temps, La Bourdonnais au bout de 3 ans de tortures physiques et morales, privé de toute communication avec sa famille et en proie à toutes les souffrances de la captivité, devenu dans sa prison, le protégé de l’opinion publique, vit enfin les portes de la Bastille s’ouvrir le 3 février 1751 non sans avoir employé les longues heures de sa captivité à rédiger ses Mémoires, à charge bien entendu contre Dupleix. Mais souffrant d’une affreuse paralysie qui « avait déjà fait de son corps un demi-cadavre » en raison de ses conditions de détention, ne put résister aux émotions de la joie de l’acquittement et mourut le 10 novembre 1753, rue d’Enfer à Paris. » « La cour ne crut devoir offrir aucune réparation à la famille de l’homme qu’elle avait si légèrement sacrifié à ses envieux. Sa veuve et ses enfants n’eurent d’autre consolation que de l’entendre proclamer d’une voix unanime, par l’opinion publique, le vengeur de la France dans les Indes et la victime de l’envie. » (Bescherelle 1868, p. 52-53)

 Les lettres de mon père écrites en 1752 avaient déclenché en 1753 un vent de panique et soulevé une terrible tempête qui devait, depuis la France atteindre en 1754 les côtes de l’Inde par-delà les « Eaux sombres ». Les Anglais en avaient arrangé des extraits qu’ils avaient fait imprimer dans la Gazette et publier partout, de sorte que tout le monde parlait de « l’affaire des Indes » bien que le Directeur de la Compagnie destinataire du courrier de son neveu craignant d’être blâmé s’il en révélait son contenu et la provenance, avait tenu la lettre secrète. Les nouvelles se répandirent, les administrateurs Français en eurent connaissance, chacun pouvait lire jusque dans la rue l’annonce fracassante de la ruine de la Compagnie des Indes. L’oncle pensa retirer discrètement les actions qu’il possédait dans les fonds de la Compagnie, mais divers autres firent de même, créant une panique financière, chacun voulant vendre son action même à 50 % de perte et mon père le premier, s’empressa de réaliser un gros lot d’actions de la Compagnie des Indes. Les démentis du Ministre de Machault d’Arnouville qui avait beau déclarer officiellement que les informations étaient fausses et répandues par les sources Anglaises et Néerlandaises, n’y firent rien. Prudent et inquiet, il avait donné ordre, dans l’hypothèse d’autres mauvaises nouvelles à venir, que deux frégates, Le Duc de Bourgogne et Le Duc d’Orléans sur le point d’être lancé, fussent tenues prêtes à appareiller dans le port de Lorient…

 2016-03-04 13_47_08-AUBERT LA MOGèRE [Mode de compatibilité] - Word  Chantier de construction naval, vu par l’Encyclopédie.

 Sans se douter de la tournure extrême que prenaient les événements, Dupleix qui avait dû déployer tous les ressorts de la politique Indienne, jouer et espérer beaucoup du jeu des alliances, avait eu l’extrême maladresse de retarder l’aveu de certains déboires à la Compagnie, pensant pouvoir se refaire une santé économique en avançant des sommes colossales sur sa propre fortune. Sourd aux conseils de Bussy, mesurant mal la portée de ses échecs militaires, il poursuivit sa marche aveugle, chaque jour plus dangereuse. Il n’était pas loin d’atteindre son but, mais avait suscité des jalousies fatales à la cour de Versailles, des ministres, du roi, irrité les directeurs de la Compagnie qui le soupçonnaient de mener la guerre contre les Anglais sur l’argent de la Compagnie. En Métropole, aucun ne mesura les enjeux de ses décisions prises à des milliers de lieux de là, par-delà les océans. Le Sieur Voltaire, lui-même actionnaire de la Compagnie, écrivit qu’il s’agissait d’« une querelle de commis pour de la mousseline et de la toile peinte ».

 Dupleix avait contre lui le défaut d’être un homme supérieur et, ce qui est pis encore, le crime de le faire sentir à ceux dont il dépendait. On était jaloux de lui, son sacrifice était devenu inévitable. Le Roi, sur la foi des rapports tronqués, trancha. Le 29 octobre 1753 il écrivit un billet par lequel il le destituait, nommait le Commandeur de l’ordre de Malte, le Sieur Charles Robert Godeheu dit de Zaimont, commissaire spécial et commandant général des Indes, chargea ce dernier de porter sa « commission » contenant ses instructions secrètes avec consignes strictes de ne l’ouvrir qu’en pleine mer : embarquer pour la France Dupleix « avec sa femme et sa fille, ensemble ou séparément, sur tel vaisseau et dans tel délai qui lui sera prescrit par le dit sieur Godeheu », si besoin par la force, rapatrier aussi les contingents de soldats français, stabiliser la situation avec les Anglais et vérifier la gestion de son prédécesseur. Il lui ordonna d’embarquer dès que les vents seraient favorables et la remettre dès son arrivée au Gouverneur Dupleix lequel, prévenu par des amis, pensa que la mission de Godeheu était temporaire, une sorte d’inspection.

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Lettre du Roi du 29 octobre 1753 (Source : Archives Coloniales de la Marine et des Colonies)

 Une autre cruelle ironie du sort, ce Godeheu, autrefois stagiaire sous les ordres de Dupleix au conseil de Chandernagor, devenu l’un des directeurs de la compagnie à Lorient depuis son retour en France, avait longtemps affiché une complète admiration pour Dupleix envers lequel il avait de grandes obligations et néanmoins, avait recherché et accepté la mission de le supplanter.

 Le 29 septembre 1753, dans les chantiers navals de Lorient devenu le coffre-fort français du commerce asiatique, fut lancé mon magnifique et immense berceau en quelque sorte, Le Duc d’Orléans, 4° du nom, solide navire marchand à voile de 1400 tonneaux armé de 20 canons, joyau de la Compagnie que Monsieur Godeheu d’Igoville avait fait armer à ses frais (frère cadet de Charles Godeheu. Après son aîné, il fut Directeur de la Compagnie à Lorient en 1754 et conserva ce poste jusqu’en 1760).

2016-03-04 13_47_48-AUBERT LA MOGèRE [Mode de compatibilité] - Word Lancement du Duc de Bourgogne bâtiment de 80 canons de la marine royale, lancé le 9 juin 1751 en France (Source : Wikipedia)

 Qui peut se vanter d’avoir eu un berceau si beau, si grand et si coûteux ? Comme toutes les flûtes conçues alors afin de rentabiliser et sécuriser les trajets, c’était une frégate de fort tonnage aux solides bordées de canons, proche des navires de guerre avec lesquels d’ailleurs elle se confondait très facilement. Depuis Lorient, accompagnée d’autres navires, cette merveille flottante appareilla le 9 mars 1754 pour Pondichéry.

 C’est en plein hiver européen au moment où les conditions de navigation sont les plus pénibles qu’il fallait appareiller pour attraper bien plus loin, la mousson d’été. Le voyage était périlleux… Après un mois de manœuvres difficiles, une escale de 4 à 5 jours à l’île de Gorée pour prendre un peu de repos avant d’affronter le passage de l’équateur et ces périodes de calmes qui peuvent faire prendre un retard d’un mois…puis, après un vaste crochet vers l’ouest pour éviter l’action contraire des alizés, le 30° parallèle où le navire pénétrait dans la zone des vents dominants, secoué fréquemment par le gros temps, prenait de la vitesse jusqu’à 6 nœuds. Après 3 ou 4 mois de voyage, le Cap de Bonne-Espérance, le bien nommé, se faisait très au large hors de vue de la terre, puis, cap plein nord sous les vents d’ouest. Le bateau glissait alors tout penché sur la grosse mer, le long du trentième parallèle. C’était sans compter avec le scorbut et les maladies qui obligeaient à faire une halte vitale de plusieurs semaines aux îles de France et de Bourbon pour le soin des malades, le ravitaillement en produits frais, le carénage des navires endommagés mais aussi le temps des nécessaires transactions commerciales … ne pas perdre de temps, joindre l’utile à l’agréable. Puis encore, direction nord-est, Madagascar, les Maldives, Ceylan, et enfin après 6 mois de mer pour le moins, les côtes de l’Inde, terre promise, rive attendue depuis le départ, fenêtre de l’Orient, Pondichéry.

2016-03-04 13_48_04-AUBERT LA MOGèRE [Mode de compatibilité] - WordRoutes navales aller–retour de Lorient à Pondichéry (Source : Pondichéry 1674-1761, l’échec d’un rêve d’Empire, Editions Autrement, 1993)

 A bord de cette véritable ville flottante, l’équipage composé de 240 personnes fut placé sous les ordres d’une vieille connaissance de mon père, le capitaine-commandant le Sieur Etienne Lobry (Lobri dans mon acte de baptême) de Saint-Malo. Ce vieux loup de mer, « un des meilleurs capitaines du Roi » écuyer, chevalier de l’ordre royal de St Louis, excellent officier explorateur, cartographe, bon marin rompu au combat naval et à ses sujétions avait effectué sur La Néréide en 1734-1735 la reconnaissance efficace et discrète de l’île de Fernando de Noronha (Ile Dauphine) appartenant à la Compagnie, accompli des missions au Bengale sur Le Philibert en 1738, connu un naufrage dans le Gange en 1739, et homme de confiance, régulièrement chargé pour les colonies du transit des rapports de missions, des courriers royaux même les plus secrets.

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Le Saint-Louis, vaisseau de 50 canons de la Compagnie des Indes attaqué par un Indiaman anglais (Tableau de Lawson Dunn, 1758)

 Dans les soutes, la cargaison avait été soigneusement entreposée, chaque chose y était bien à sa place. D’abord, « l’avitaillement » nécessaire de 3 cargaisons de nourriture : les vivres de table achetés par le capitaine Lobry pour l’état-major et les passagers de « distinction » invités à sa table, les « vivres d’équipage » fournis par la Compagnie, les rafraichissements destinés aux malades, sans parler des œufs, fruits secs, beurre salé et animaux vivants ainsi que leur propre ravitaillement de fourrage et de grains, tous logés là où dorment les hommes, le tout réparti dans les différentes soutes, celle du maître canonnier, la soute à biscuits, aux poudres, aux légumes secs, aux grains, cale à eau et soute des vivres du capitaine. Ensuite, les cargaisons d’or et d’argent toujours utiles dans les transactions d’étapes mais principalement destinées à être fondues et frappées à nouveau en roupies pour entrer dans le circuit monétaire et la « cargaison d’envoi » faite principalement de denrées alimentaires destinées aux Européens établis en Inde, farine, viande salée, vin et eaux de vie (bordeaux, xérès, madère, Armagnac et Saintonge…) qu’ils achèteront hors de prix dans les « magasins » de la Compagnie au prix fixé par elle et sans concurrence. Ensuite, une quantité impressionnante de métaux, fer plat et plomb pour fabriquer des balles, des ustensiles divers et garnir les caisses de thé pour la cargaison de retour.

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Lithographie peinte par I. Garneray, gravée par Jazet (Galerie François Girant, Paris)

 La flottille formée par le Duc de Bourgogne, La Compagnie des Indes, Le Duc d’Orléans et Le Centaure croisèrent les premières côtes Indiennes puis furent en vue des longues plages bordées de jungles. Dans l’air moite qui sentait l’orage, le matin du 1° août 1754 avança doucement, avec un ciel très noir d’où s’échappaient quelques gouttes de pluie. Le guetteur annonça l’arrivée à Pondichéry. Il n’était pas neuf heures quand les navires mouillèrent en rade devant le fort royal.

 Dupleix était ravi. Par les précédents vaisseaux arrivés de France, il avait reçu une lettre du roi le félicitant et le récompensant pour les succès qui pleuvaient autour de lui et l’avait fait marquis… Godeheu descendit à terre le lendemain 2 aout, accueilli par une foule immense et curieuse. Dupleix plein d’espoir et de joie traversa la place d’armes, se rendit jusqu’aux fortifications du port pour y accueillir « son ami » avec toute la pompe et la déférence que comportait sa double dignité et commanda pour le soir même une fête magnifique et un bal avec le faste habituel. Ce fut la dernière fois, il n’allait pas tarder à l’apprendre.

 Sitôt débarqué avec presque tous les autres officiers passagers dans le canot-commandant, après un salut guindé, Godeheu annonça que plusieurs gros navires avec 2000 hommes de troupes fraîches le suivaient à peu de jours de distance. On craignait en effet que Dupleix ne voulût résister à l’autorité du commissaire du roi…mais Dupleix de son côté fut satisfait que la France lui envoie enfin les renforts d’argent et de soldats promis et si longtemps attendus.

 Godeheu avait pris connaissance en mer de sa mission secrète. Elle était brutale, mais il la remplit sans états d’âme. Il fit savoir à son hôte qu’il ne logerait pas au palais du Gouvernement. Le Nabab déchanta, Godeheu éprouvait une gêne pesante. Vers 16 heures, ne laissant paraitre aucun trouble, Dupleix reçut l’émissaire de la métropole avec les plus grands honneurs. Les cérémonies terminées, Godeheu remit à Dupleix, une à une, les lettres. Celle du roi d’abord puis la sienne rédigée sur Le Duc de Bourgogne, suggérant à son « ami » de dire qu’il partait en congés à sa demande. Dupleix, sonné, n’accepta pas la proposition. A ce moment si difficile, le marquis fit preuve d’un tel sang-froid que Godeheu n’en revint pas. Il savait ce qu’il était venu faire, le Gouverneur le soupçonnait depuis plusieurs mois …mais la réalité était bien plus terrible que tout ce qu’il avait pu envisager.

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Bel et fringant capitaine de vaisseau de la Compagnie des indes (Source : peinture anonyme du 18° siècle – Musée de la Compagnie des Indes – Lorient)

 Comme de coutume au « Comptoir des plaisirs », le bal commandé et prévu fut donné dans le palais du Gouvernement, le bâtiment-même où Godeheu achevait la perte de Dupleix. Le repas imaginé par Besson le maître d’hôtel, préparé par Farine le cuisinier, eut lieu avec des sourires feints dans une ambiance glaciale. Lorsque Bawr, Joly-coffre, Rayffre, Stadde, Liéparé, Charpentier et Ariste, les musiciens de Dupleix rangèrent leurs instruments, que les valets en tenue éteignirent les dernières chandelles et tirèrent les lourds rideaux aux fenêtres du palais, Godeheu prit la direction des affaires et sans perdre de temps pour commencer l’enquête dont le roi l’avait chargé, mit sous le séquestre la fortune personnelle de son infortuné prédécesseur, s’enferma dans un bureau du palais et éplucha les volumes de comptes jusque tard dans la nuit. Il est vrai qu’il existait une singulière confusion entre la caisse particulière de Dupleix et le trésor de la Compagnie, mais passionné dans ses entreprises jusqu’au point de leur sacrifier sans mesure ses propres intérêts, Dupleix payait au besoin avec les deniers de sa fortune princière, la solde des troupes et faisait d’énormes avances aux alliés de la compagnie. À cette époque, les caisses de la Compagnie étaient vides, il lui était dû 7 ou 8 millions de francs par le trésor public et 22 millions par des princes indigènes. Il avait en outre emprunté à ses proches des sommes énormes : à son beau-frère d’Auteuil 648.230 livres, à son neveu Kerjean 133.399 livres, aux neveux de sa femme, Moracin 88.052 livres, 72.000 à Aumont et à mon père qui avait été le plus prudent et pour cause, 24.000 livres.

 Pondichéry fut en émoi. On n’aimait guère le luxe inouï du couple Dupleix, mais il n’était pas dans la ville un seul habitant blanc qui n’eut partie liée avec ses trafics. Notaires, courtiers, prêteurs à gages, simples agents de la Compagnie, tous tremblaient d’être trahis par l’ancien maître. Au bout de 15 jours, il fut évident que seul le Gouverneur et sa famille subiraient la vindicte de la Compagnie et du roi.

 Il convient de noter ici que c’est à cette époque de trouble et de « fin de règne » que je fus conçu.

 Godeheu traitait les affaires en bon fonctionnaire, en bon comptable, sans finesse, sans diplomatie et sans hauteur de vue politique. Il écrivit sèchement à l’ambassadeur indien du Deccan : « Déclarez à votre maître que je suis envoyé par mon roi qui m’a défendu de me mêler du gouvernement moghol. Qu’il se pourvoie comme il lui plaira ! » et il ironise « Je me suis soumis à des détails dont M. Dupleix avait daigné de s’occuper … Je n’ai pas porté mes vues à la sublimité où s’élevaient les siennes. »

 Godeheu, comme il avait prévu, fut un homme très occupé. Dans un premier temps il refusa de recevoir mon père malgré ses nombreuses requêtes puis finit par lui accorder une audience. Ce que se dirent les deux hommes restera à jamais un secret, mais mon père lui exposa son vœu le plus cher qui était de régulariser officiellement la situation de sa famille et de ses biens. Ainsi le 31 août 1754, le Conseil, présidé par Charles Godeheu en personne qualifié d’Ecuyer et commissaire du Roi, dut reconsidérer la situation. Ma mère « veuve-mineure » fut déclarée majeure par son deuxième mariage selon les lois en vigueur en France et d’autre part, le tuteur de ma demi-sœur Honorade, « arguant de déplacements nombreux à faire qui ne lui permettraient point de veiller sur les intérêts de l’enfant », sollicita le Conseil d’accepter que le Sieur Aubert de la Mogère le devint à son tour. Ainsi fut fait, écrit et enregistré. Il convenait à partir de ce moment-là de se préparer au départ vers la Métropole qui, pour bénéficier des meilleures conditions de navigation, devaient avoir lieu entre octobre et mars, selon le calendrier imposé par le rythme de la mousson.

2016-03-04 13_49_11-AUBERT LA MOGèRE [Mode de compatibilité] - Word2016-03-04 13_49_32-AUBERT LA MOGèRE [Mode de compatibilité] - Word

Acte retranscrit des registres de Pondichéry (Source : Gallica bibliothèque numérique/Archives de l’Inde Française résumé des actes de l’Etat civil de Pondichéry de 1736 à 1760)

 Les ordres étaient d’arrêter Dupleix et sa famille s’il résistait. Il ne résista pas. Abasourdi, atterré, humilié, il tourna en rond, mit plus de deux mois à préparer son énorme déménagement…assez de temps pour se nourrir d’amertume, celle de céder le pas à « ce petit Godeheu » autrefois stagiaire à qui il avait tout appris du commerce de l’Inde et qui cachait mal son impatience de le voir partir, voir le brillant Bussy pourtant fiancé à sa filleule Chonchon, écrire avec empressement à Godeheu, voir la horde non plus de courtisans mais de créanciers soudain impatients y compris son courtier Ananda Ranga Pillai… Il n’avait pas encore mesuré l’ampleur du désastre, croyait pouvoir les dédommager sans peine avec l’argent que lui devait personnellement encore le Grand Mogol… Il dut vendre à perte des draps, des mousselines, des tonnes de marchandises, tirer sur Godeheu une douzaine de traites dont une de 12000 livres à son profit, les autres au nom de divers habitants de Pondichéry et « paya les dettes de son neveu sur la part qui lui était réservée. », il déposa aux greffes un état de ses dettes en donnant à ses créanciers des billets qui seraient acquittés en France par la Compagnie. « Pourtant, ni Godeheu, ni personne, dans la Colonie ne semblait croire à sa misère »…

 Le billet du roi n’avait pas épargné le clan des gendres, parents et amis et donc, mes parents. Mais ce fut la Bégum Jeanne, la belle collaboratrice et l’épouse, que l’ordre royal affecta le plus sévèrement. Depuis l’arrivée du commissaire Godeheu, on pouvait voir une femme désespérée de la perte du Pouvoir, une Jeanne en larmes qui ne dormait plus. Elle fit répandre partout le bruit qu’elle reviendrait dans deux ans sans sembler croire au départ que le roi souhaitait le plus rapproché possible. Fin septembre, elle faisait encore traîner les préparatifs en longueur, ne voulait pas partir, espérant que des courriers prochains apporteraient la libération de ce rêve atroce, tout fut prétexte à retarder toujours. Les caisses étaient bien loin d’être achevées. Renseigné par ses espions, Godeheu lui écrivit le 2 octobre :

2016-03-04 13_49_54-AUBERT LA MOGèRE [Mode de compatibilité] - Word(Extrait de Créole et grande dame, Johanna Bégum, marquise Dupleix ( 1706-1756) par Yvonne Robert-Gaebelé)

2016-03-04 13_50_11-AUBERT LA MOGèRE [Mode de compatibilité] - WordVaisseau Le Comte de Provence de la Compagnie des indes en 1756

 Les caisses furent enfin clouées, l’embarquement des bagages commença. Ce ne fut pas une médiocre opération. Les 1400 tonneaux du Duc d’Orléans ne purent les contenir tous, il fallut en confier une partie à La Compagnie des Indes qui partit quelques jours plus tard. La marquise y fit charger 13 colis, caisses de thé, porcelaines, étoffes, éventails de Chine, cabarets (meubles servant à renfermer des liqueurs ou à présenter des porcelaines pour le thé), serpeaux (armes très lourdes à double tranchant), du coton, des plans, des cartes, 2 caisses de livres, d’autres pleines de toiles et mouchoirs, une caisse contenant des trictracs, encore du coton, des bottes chinoises, du thé bouy, des pistolets, un petit coffre, une boite à quadrilles, des jetons et des damiers, des petits ballots, 3 tapis, une caisse de drogue amère…

 Le Duc d’Orléans, mon futur berceau, se transforma alors en une arche de Noé grandeur nature, une véritable crèche géante et animée. Ce ne fut de la proue à la poupe, que ballots et cages d’animaux. En tout, y furent embarqués 181 caisses numérotées et marquées, malles, coffres en bois de camphre ou paniers en rotin tressé, 18 jarres vides, 6 tables, 12 verrines, 20000 bûches de bois à brûler, 50 sacs de riz fin et 50 sacs de riz commun, 90 sacs de son, 12 bœufs, 3 vaches, 2 ânes destinés à l’Ile de France, 1 cheval venant de Perse destiné au roi, 1 cage de fer contenant les 8 chats aimés de Jeanne, 12 cages contenant des serins et autres oiseaux, 1 cage contenant 2 loris une autre 1 cacatoès, 25 caisses de différentes confitures, 24 cochons, 2 chameaux et 5 singes que les Dupleix comptaient offrir à des parents ou amis, 12 sacs de charbon, 9 sacs d’amandes, 70 moutons, 500 poules, 200 canards, 15 dindes, 50 oies et 30 chapons, 100 sacs de riz non décortiqué, 8 sacs de blé. Les comestibles étaient destinés à la suite considérable que le couple ex gouverneur amenait avec lui. Sur le connaissement du Duc d’Orléans, (titre remis par le transporteur maritime au chargeur en reconnaissance des marchandises que son navire va transporter) ne purent être porté à terre que 55 caisses fermées, le reste des bagages dut être complété à bord. Ils emportèrent aussi avec eux, des statues de divinités en bronze enlevées aux Pagodes qu’ils voulaient conserver à titre de curiosité ou pour en faire des cadeaux, plus tard…L’ensemble des 181 caisses chargées s’élevait à une valeur qui n’était pas inférieure à 2 800 000 livres environ… Ananda Ranga Pillai mentionne que sur ce montant, « 2 116 269 livres de bijoux provenaient du trésor de l’infortuné Souba du Décan Nazer-Zing vaincu en 1750, certains étaient des présents faits au marquis et à la marquise pendant leur long gouvernement » et Godeheu précise « le compte des joyaux ne put être arrêté qu’au Cap le 25 mars 1755… »

 Le 14 octobre dans l’après-midi, Godeheu se fit annoncer au Fort ; il venait dire à Dupleix que le vaisseau Le Duc d’Orléans battant pavillon-amiral était prêt à partir et n’attendait que lui. Le marquis lui fit dire qu’il comptait s’embarquer, lui et tous les siens, après le dîner. Godeheu répondit qu’en ce cas, le navire appareillerait à 3 heures du matin.

 Ce furent alors les dernières heures dans le palais somptueux, les adieux aux dernières connaissances, Dupleix, agité, se promenait de-ci de-là. Pour la dernière fois, mes parents aussi et surtout ma mère qui n’avait jamais quittée son Inde natale, profitèrent du doux parfum de la ville, de ses couleurs, de la vue merveilleuse, du haut des terrasses du palais, sur le dernier soleil couchant dans ses nuages oranges, derrière les montagnes de Gingy, sur l’immense territoire où flottait encore le drapeau blanc des Roys de France.

 Pour la dernière fois, la table de famille autour de laquelle s’affairaient les petits boys aux pieds nus, les réunit tous dans la somptueuse salle à manger. Et Jeanne retarda encore et encore, ils ne quittèrent le palais avec la famille que vers 2 heures et demie du matin.

2016-03-04 13_50_28-AUBERT LA MOGèRE [Mode de compatibilité] - Word Dupleix quittant Pondichéry le 14 octobre 1754 (Gravure de Martin d’après G. Durand, collection Viollet)

2016-03-04 13_50_46-AUBERT LA MOGèRE [Mode de compatibilité] - Word(Extrait de Créole et grande dame, Johanna Bégum, marquise Dupleix ( 1706-1756) par Yvonne Robert-Gaebelé)

2016-03-04 13_51_07-AUBERT LA MOGèRE [Mode de compatibilité] - WordScène de pont montrant poulailler barreur et capitaine vers 1775 (Domaine public)

 Quoi que Godeheu en ait dit, le navire ne largua les amarres que le 15 octobre au lever du soleil à 6 heures précises…Au même moment, le navire envoya du bord une salve de 21 coups de canon, à laquelle la ville répondit. Ananda se rendit sur la plage et constata tristement que le navire avait déjà levé l’ancre et que le pavillon de l’ex Gouverneur ne flottait pas sur le grand mât. Le vaisseau tira encore une nouvelle salve et de la Citadelle, 14 canons grondèrent leur adieu formidable.

  Abreuvés de dégoût, les Dupleix s’éloignaient pour la dernière fois des rivages de l’Inde. Près de Jeanne, coude à coude, son cher mari, son grand homme était là, imprimant dans sa mémoire l’ultime vision du soleil faisant luire les gueules de bronze des canons, là-bas aux créneaux des bastions. Jeanne, depuis le pont regarda de tous ses yeux vers le nord, le cœur déchiré, le long des murs côtoyant la mer, le cimetière où reposaient toutes les tombes des siens qui ne recevraient plus sa visite. Sa fille, la belle Chonchon, la petite fiancée du marquis de Bussy-Castelnau, ne put revoir avant son départ le brillant fiancé que la servitude militaire retenait dans les plaines du Dekkan. A quelque distance, entre les caisses, les animaux et les bagages encore entassés, mes parents regardèrent la clarté qui grandissait, le soleil qui jaillissait des flots dorant pour la dernière fois, le Fort, les remparts, les maisons aux teintes claires dominées par la silhouette orgueilleuse du palais désert à la colonnade d’albâtre.

 Le Duc d’Orléans prit le large. Longtemps la tache multicolore de Pondichéry resta visible, comme un énorme joyau dans un écrin de verdure, puis, tout se nivela, seule la mer des Indes entoura le bateau pendant des jours et des nuits.

 Comment ma mère a-t-elle soutenu cette première partie du voyage ?

La mousson toujours déclarée à cette époque me permet de conjecturer que la mer fut souvent mauvaise. Mon père dut la soutenir, admirer sa fermeté et son courage. Sur le rôle d’embarquement, aucune trace de mes sœurs. J’ignore si elles firent le voyage avec nous ou si elles furent envoyées en France par un autre navire de retour.

2014-11-01 16_08_48-jean-baptiste-perronneau.jpg (539×642) Ma vision de Marie Josèphe Françoise Isabelle Honorade O’Friell, ma grande sœur (« La Demoiselle et son chat » de Jean-Baptiste Perronneau, 1715-1783)

 Les vaisseaux firent escale à l’Ile de France (actuelle île Maurice) à quelques lieux de Madagascar. Les distractions y étaient nombreuses pour les gens aisés et instruits, pour les matelots, les loisirs étaient bien plus restreints. Ils vivaient au port à bord du navire, se distrayaient dans les nombreux bars de Port-Louis où il existait de nombreux cabarets et comme dans tous les ports, des bagarres éclataient. La flottille reprit la mer et fit halte à St Paul sur l’île Bourbon (La Réunion actuelle) en décembre 1754. Là, le prêtre de la Congrégation de la Mission, l’aumônier Lanier, malade, y fut débarqué et remplacé par l’aumônier missionnaire lazariste Jean-Baptiste Antoine Salamanca. La flottille leva l’ancre le 5 février 1755, direction Le Cap de Bonne Espérance où les officiers de l’équipage et les passagers de luxe furent magnifiquement accueillis par le Gouverneur Hollandais. Derniers jours de puissance, de fêtes et de faste pour Dupleix, encore reçu sous le titre de Gouverneur. Passé le mauvais temps et le Cap, encore fallait-il le passer, ce fut la reprise de la vie monotone du bord. Pendant des semaines, des mois, les bâtiments se laissèrent porter par l’alizé du sud-est et se tinrent près de la côte d’Afrique de manière à pouvoir profiter du courant. Ensuite, il fallut pour le capitaine Lobry beaucoup d’habileté et d’expérience, car bien malin celui qui savait exactement où il était. Ce furent alors la course vers le nord sous un ciel de feu et les heures les plus interminables et monotones de la traversée. Les distractions à bord étaient limitées, la vie de l’équipage fut rythmée par l’entretien du navire, les repas et le repos, quelques jeux de société, osselets, dominos, jeu de dames et échecs. Le Duc d’Orléans, les voiles pendantes, inertes, fut immobilisé entre ciel et mer indigos. C’est dans ce décor liquide, que le vendredi 8 mai 1755, était-ce le matin ou le soir ?, je fis mon entrée sur la scène du monde, quelque part sur mer « au large des côtes d’Afrique », peut-être au moment-même où la vigie signalait, casqués de brume, les pics noirs de Ste Hélène… ou bien les îles de l’Ascension, ou au large de Gorée ?

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Le Capitaine du vaisseau Lobri, premier lieutenant, officier de quart et Ecrivain du Duc d’Orléans enregistra sur le registre contenant le rôle d’équipage « Anonyme, fils … de M. Louis Aubert de la Maugerre et de Dame Françoise Roze Aumont, passagers sur ce vaisseau, Ondoyé le même jour. »

 Qui assista ma mère et recueillit mon premier cri ? Le chirurgien du bord, Jean Villemain de Lorient, François Latouche-Couillandeau de Brest, l’officier chirurgien-major, ou le deuxième chirurgien Jean Gravier ? Quelles mains m’emmaillotèrent et me donnèrent les premiers soins? Mes parents qui avaient embarqué avec eux à Pondichéry, 2 noirs et une négresse, avaient laissé les 2 noirs à l’Ile Bourbon et pris « en remplacement » une négresse. C’est elle qui fut ma nourrice. Puis, le capitaine gouverna au nord-ouest, passa largement à l’ouest des îles du Cap-Vert et contourna les Açores. J’étais en route vers mon destin.

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Etienne Lobry de Saint-Malo, capitaine et commandant du vaisseau fit établir un procès-verbal que signèrent François-Louis Guillemain d’Amiens en Picardie, officier de plume et écrivain, Jean-Baptiste de la Fontaine (ou Fonteine) de Lorient, premier lieutenant, Mathieu de Gesnes de Dinan, 2ème lieutenant au 2° poste (noté de Gennesde dans l’acte de baptême), Volanbert (non trouvé sur le rôle) ainsi que les témoins de ma naissance, tous passagers « embarqués pour la France et invités à la table du capitaine » Messires Louis Henry Arnaud, fermier du Roi et Philippe-Joseph comte de Rostaing (1719-1796), chevalier de l’ordre militaire de St Louis, colonel du régiment de Grenoble, maréchal de camp, inspecteur général du Corps royal de l’artillerie, marié à Marie-Henriette de Lur de Saluces, plus tard lié par sa fille Angélique à la famille de Montholon. Le comte de Rostaing s’était opposé à de la Bourdonnais en refusant de signer les conditions de la capitulation de Madras en 1746. Embarqué avec un domestique à Port Louis de l’Ile de France en janvier 1755, on finit par découvrir qu’un noir lui appartenant s’était tenu caché sur le navire depuis l’île de France jusqu’au départ.de Bourbon.

 Sans compter les 240 membres de l’équipage, il y eut 804 personnes répertoriées qui purent assister à ma venue au monde. Il serait bien trop long de tous les citer, mais outre mes parents, Dupleix sa femme et sa fille Chonchon, furent embarqués les frères et sœurs de ma mère, nés d’Auteuil, dont la cadette âgée de 6 ans, leur mère (ma grand-mère Manon) étant morte et leur père envoyé comme on sait en France fin 1753 par Dupleix, les enfants lui étaient ramenés. Il y eut les cousins Kerjean accompagnés de 6 noirs ou négresses, Arnaud et de Sombreuil, ainsi que M. de Saint-Paul, un oncle de ma mère et leurs domestiques mais aussi les domestiques « anonymes » appartenant à Dupleix, embarqués comme passagers à Pondichéry ou à l’Ile de France, dont une négresse avec deux enfants pour le service de Madame, 10 esclaves ou serviteurs à Monsieur – y compris 3 femmes demeurant au service de Chonchon, un « noir » malade fut débarqué à l’île Bourbon. Dans l’exil de leurs maîtres, embarquèrent également Besson le maître d’hôtel, Dubuisson le valet de chambre, Farine le cuisinier, Angard le cocher, Markan le postillon, Benard un domestique dévoué et son épouse, Saint-Aubert un autre domestique fidèle, tous les musiciens et leur famille, mais aussi La Gloire, Mathe et Trompe le Diable les fidèles gardes personnels de Mr Dupleix, La Vigne, malade, dut rester à l’Ile Bourbon.

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 Le Duc d’Orléans parvint à Lorient le 15 juin 1755 et fut désarmé au port le 22.

2016-03-04 14_37_54-AUBERT LA MOGèRE [Mode de compatibilité] - WordLa rade de Lorient vue de la citadelle de port Louis par Nicolas Ozanne en 1792 (Source : musée de la Compagnie des indes, Lorient)

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Là, tout de suite, les vexations et les ennuis commencèrent pour les Dupleix. Tous leurs bagages furent retenus dans les magasins de la Compagnie afin d’être visités. Un inspecteur en fit sauter les serrures sans même demander les clefs, même le linge sale, les malles de la marquise et de sa fille ne furent épargnés. Ils furent obligés de les laisser à Lorient n’emportant en tout et pour tout dans les chaises de poste qui devaient les amener à Paris, qu’une petite malle renfermant les premiers objets de nécessité. Ils avaient aussi pris des dispositions pour qu’une escorte de la maréchaussée garde leurs pierreries. Il est vrai que la foule curieuse se pressait sur le passage de leur voiture, émerveillée de voir « toutes les richesses de l’Orient », les animaux, la peau bronzée des hindous qui faisaient la suite, le type particulier de la Marquise et son collier de diamants noirs d’une richesse inestimable…

 Avant leur arrivée en France, quelques années auparavant, ils avaient fait acheter par l’intermédiaire des neveux, un superbe château et les terres de la Ferrière, près de Domfront, ainsi qu’une maison de campagne à Villeneuve-Saint-Georges. Cependant, c’est à leur maison de la rue Neuve des Capucines que les autres effets, leurs papiers, les innombrables caisses arrivèrent plus de 6 mois après. C’est également là que vinrent se loger les membres de la famille fraîchement débarqués et probablement là aussi que je fis mes premiers séjours parisiens.

 Mon père mit à profit notre séjour parisien pour récupérer tous les biens qu’il avait pu embarquer, reprendre la vie de gentilhomme à la Cour et contacter sur place les directeurs de la Compagnie. En novembre 1755, nous étions encore à Paris où mon père se hâta de régler les « détails » de ses affaires des Indes, mit à jour sa comptabilité de façon à honorer tous les billets aux porteurs, les dettes signées et déposées au greffe de la cour de Pondichéry, au siège de la Compagnie, régla tous les comptes et les soldes dus aux marchands malabars de Pondichéry et, enfin, récupéra les montants avancés aux Dupleix.

 Ce fut aussi le temps des retrouvailles avec la parentèle du côté La Bourdonnais.

Cet armateur n'est pas mon père, le Sieur Louis de la Mogère, mais c’est la vision que j’ai de lui (Illutsration : Le riche armateur de Négrini, de Nantes, au 18° siècle, buvant du café des îles dans un service de porcelaine de Chine).

Cet armateur n’est pas mon père, le Sieur Louis de la Mogère, mais c’est la vision que j’ai de lui (Illustration : Le riche armateur de Négrini, de Nantes, au 18° siècle, buvant du café des îles dans un service de porcelaine de Chine)

 D’abord confiants en la politesse de la cour, multipliant généreusement les visites à la famille royale, offrant des cadeaux en pierreries, laque de Coromandel et soieries aux princesses et à la Pompadour, les Dupleix attendirent vainement du roi une reconnaissance et la réparation de leur perte. A l’étonnement et à l’attente, succéda la tristesse; l’ennui s’en mêla, le climat fit le reste et la fleur de l’Inde se flétrit, transportée sous notre ciel. La marquise, s’éteignit au cœur de l’hiver parisien le 4 décembre 1756 et le marquis passa le reste de sa vie en revendications. A la fin, ses réclamations incessantes, les mémoires justificatifs qu’il écrivait, impatientèrent le gouvernement. Il mourut dix ans plus tard, pauvre et presque oublié, après avoir régi des millions d’hommes et avoir vu en rêve l’immense empire que les Anglais devaient fonder sur le même terrain par les procédés dont il leur avait donné l’exemple.

 J’ignore encore quand nous fûmes de retour à Montpellier, la terre de mes ancêtres, mais mon jeune frère Louis-Victor y naquit le 18 mai 1758 dans le quartier de la paroisse Sainte-Anne, où il fut baptisé le lendemain. Curieusement, il eut pour parrain Jean-Louis, « enfant de l’hôpital », et pour marraine une certaine Marie Bayle, « illitérée » ; l’oncle Louis fut témoin là aussi, comme pour moi plus tard, et signa avec mon père.

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Acte de Baptême de mon frère Louis-Victor, né 18 mai 1858, baptisé à la paroisse Sainte-Anne. Le nom de ma mère est orthographié Haumont (Source : Archives municipales de Montpellier, 3E 177/3)

 Louis-Victor épousa Marie Antoinette Le Tessier de Launay. Il fut élève à l’école d’artillerie de Douai le 1er août 1780, lieutenant en second au régiment d’artillerie de Strasbourg le 12 août 1781, à l’armée des Côtes de Normandie en 1782, lieutenant en premier le 19 mars 1785 puis capitaine en second, et prit part aux campagnes de l’Armée du Rhin de 1791 à 1793. Après avoir été nommé capitaine en premier au 2e régiment d’artillerie à pied le 22 août 1793, il rejoignit l’armée des Alpes. Chef de bataillon en mai 1794, il participa aux opérations de l’armée d’Italie (1794-1797), puis de l’armée de réserve d’Italie en 1800. Promu chef de brigade en 1802, à 44 ans, il fut désigné pour assumer les fonctions de directeur de l’artillerie à Turin et nommé chevalier de la Légion d’honneur le 11 décembre 1803 et presque aussitôt, le 14 juin 1804, officier du même ordre. Commandant de l’Ecole d’application de l’artillerie et du génie de Metz le 17 août 1807, il fut décoré chevalier de l’ordre de Saint-Louis en juin 1814, et fut admis à la retraite le 27 août 1814. Commandeur de la Légion d’honneur le 17 janvier 1815, retraité le 6 octobre 1815, il obtint le grade honorifique de maréchal de camp le 3 juillet 1816. Bibliothécaire de l’école d’application de l’artillerie de Metz le 8 décembre 1828, il décéda à Metz en son domicile de la rue aux Ours, le 9 novembre 1837, et fut inhumé le lendemain au cimetière de Bellecroix après des obsèques célébrées en l’église de Notre-Dame. Il laissa pour héritiers Auguste Amédée, sans profession, demeurant à Dijon, Victor Eugène, agent comptable des Vivres, demeurant à Maubeuge, Auguste Hippolyte, sous-officier au 17e régiment d’infanterie légère, qui servit en Afrique, et une fille, Marie Amélie, demeurant à Metz.

 Les liens avec les familles Combault d’Auteuil et Mahé de la Bourdonnais ne furent jamais mis à mal, malgré le retentissant procès fait par les Dupleix et les fâcheuses conséquences qui s’en suivirent.

 Pendant la Révolution, le 4 octobre 1793, demeurant alors à Paris, le capitaine d’artillerie Louis-Victor fut désigné curateur d’Augustine-Joséphine Mahé La Bourdonnais, « mineure émancipée par avis de parents reçu par le juge de paix de la section du Bonnet de la liberté », ladite mineure demeurant à Paris, rue de Vaugirard (Pendant la Révolution (1791-1800), audience du 12 Vendémiaire An IV, Tribunal du 6e arrondissement). Il régla ainsi en son nom la succession des biens. En effet, tous les autres « héritiers » de feue Pierrette Thérèse Mahé de la Bourdonnais, femme de Combault d’Auteuil [née en 1744, fille de l’Amiral et de Charlotte Elisabeth de Combault d’Auteuil, elle avait épousé son cousin germain Louis Charles César de Combault d’Auteuil] avaient émigré : leurs biens, appartenant désormais à la Nation, étaient devenus « Biens Nationaux » et furent liquidés.

 Ma demi-sœur, Marie Josèphe Françoise Honorade O’Friell (née à Pondichéry le 4 février 1749), demeura tantôt à Paris au Palais Bourbon, tantôt dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés, au château de Fortoiseau à Villiers-en-Bière près de Melun, ou aux îles comme à La Réunion après avoir épousé en 1770 Louis-François Mahé Sieur de la Bourdonnais (1743-1789), le fils de l’Amiral, écuyer, seigneur de Fortoiseau et Voves, colonel d’Etat-major, chevalier de Saint-Louis et de la Légion d’Honneur, lieutenant des chasses du Roi. De cette union naquirent 4 enfants. Le plus jeune, Louis-Charles, mérite que je m’attarde quelque peu sur ce neveu particulièrement hors-norme.

Portrait posthume de Louis-Charles de la Bourdonnais exécuté d’après son masque mortuaire, ce qui en donne une triste caricature (Source : Wikipédia).

Portrait posthume de Louis-Charles de la Bourdonnais exécuté d’après son masque mortuaire, ce qui en donne une triste caricature (Source : Wikipédia)

 Louis-Charles Mahé de la Bourdonnais naquit semble-t-il sur l’île de la Réunion, les sources différant quant à la date. Devenu orphelin très jeune, il eut pour père nourricier Alexandre Lebreton-Deschapelles (1780 Ville d’Avray-1847 Paris), ancien général d’Empire, qui, mis en retraite après la chute de Napoléon, se consacra aux échecs, jeu qu’il avait appris, à l’en croire, en seulement quatre jours, devenant grâce à son talent extraordinaire, le plus grand maître que la France ait possédé. Ainsi initié, Charles fut saisi par la fièvre des échecs, et le « jeu royal » occupa désormais toute sa vie. A Paris, il passa beaucoup de temps au célèbre Café de la Régence où il avait sa propre table et jouait presque chaque jour, de midi jusqu’à minuit, contre quiconque était disposé à risquer une petite somme. Il finit par détrôner son mentor du titre de « joueur le plus fort de France » et Deschapelles se retira des échecs pour se consacrer avec tout autant de succès à la culture des fruits et des légumes.

 Puisqu’il n’y avait plus en France aucun joueur qui pût le battre, La Bourdonnais alla en 1823 à Londres pour y défier les joueurs les plus forts de Grande-Bretagne, William Lewis et l’Irlandais Alexander McDonnell. Ce dernier match, mémorable dans l’histoire des échecs, dura de juin jusqu’à novembre et totalisa 85 parties. La Bourdonnais gagna par 45 victoires à 27 et 13 parties nulles ; les parties, qu’on jouait alors sans minutage, furent notées et publiées. Deux ans plus tard, en juillet 1825, il retourna à Londres et épousa une jeune fille anglaise, Eliza Gordon Waller, fille de Lewis Gordon, commissaire de bord dans la Royal Navy.

Considéré comme le joueur le plus fort du monde, mon neveu revint à Paris. Il se réveilla un beau matin ruiné par des spéculations malheureuses à Saint-Malo. Il envisagea alors de vivre des échecs, pour lesquels il avait négligé ses affaires, et fonda le premier journal d’échecs, Le Palamède, dont la première version parut de 1836 à 1839. En 1827, il publia la biographie de son grand-père, Bertrand-François Mahé de La Bourdonnais, en 1833 un manuel intitulé Nouveau Traité du jeu des échecs, entièrement composé pour les amateurs et les passionnés d’échecs. Peu après, atteint d’hydropisie, il partit en Angleterre pour se soigner et mourut à Londres le 13 décembre 1840.

 J’ignore ce que devint mon parrain et oncle Louis, le Capitaine des Dragons. Déclaré « absent depuis 1776 » par une sentence du lieutenant civil du Châtelet en date du 27 août 1787, l’inventaire de ses biens fut dressé ainsi que l’énonciation de ses rentes et dettes actives.

 Mon frère passa à la postérité et fut reconnu de ses contemporains, qui lui attribuèrent d’ailleurs à tort une lettre écrite au curé Fabre et qu’il convient de m’attribuer.

 Quant à moi, vous aurez beau chercher ma trace, vous errerez vainement entre la rue du Petit Carreau à Paris et Montpellier. Je fis souvent des déplacements d’une ville à l’autre, mais fus incapable de me fixer un jour. Du plus loin que je me souvienne, je fus toujours tenté par l’aventure. Etait-ce dû aux conditions de ma naissance si insolites, aux sangs mêlés qui coulent dans mes veines ?

 J’ai gardé toute ma vie une réelle reconnaissance pour l’abbé Fabre, une pensée sincère pour mon ami, son neveu, Fabre de Saint-Castor, et une tendresse particulière pour ma marraine.

 L’attachement de mon frère me fut toujours acquis, ma sœur La Bourdonnais eut pour moi mille affections mais, poussé par le goût de l’aventure, je « suis passé en Amérique » pour courir « à la fortune, je la poursuis, mais la gaillarde n’a pas la goutte, enfin, l’espoir de l’atteindre me donne des forces et si je reviens sans elle en France, j’aurais au moins satisfait mon humeur cosmopolite »…lettre de la mogère

Lettre manuscrite non datée adressée à l’abbé Fabre (Source : Médiathèque Montpellier-Agglomération, Ms 527_21).

Lettre manuscrite non datée adressée à l’abbé Fabre (Source: Médiathèque Montpellier-Agglomération, Ms 527_21)

signatures Lamogère Fabre

Ma signature (Lamogère) au bas d’un acte du registre des Montels en 1771, à côté de la signature de mon ami Jean-Baptiste Castor Fabre, neveu de l’abbé, ainsi que de celle du curé Fabre (Source : A.D. Hérault)

Sources :

http://laplumeetlerouleau.over-blog.com/article-1742-dupleix-le-francais-qui-devint-nabab-2-50631884.html

Revue des Deux Mondes, 1845, tome 10 ; – Le Journal d’Ananda Ranga Pillai (édition anglaise, vol. VIII et X) ; – Créole et grande dame, Johanna Bégum, marquise Dupleix ( 1706-1756), par Yvonne Robert-Gaebelé, Imprimerie Moderne de Pondichéry, 1934 ; – La Compagnie Française des Indes (1604-1875), par Henry Tveber, Paris, Librairie Nouvelle de droit et de jurisprudence NCB, Arthur Rousseau éditeur, 1904.

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