ROVIRA, Madame de

Sylvie ROVIRA de ROQUEVAIRE (1852-1930). Inhumée au cimetière de l’Hôpital Saint-Charles, puis au cimetière Saint-Lazare.

madame-de-roviraLa baronne Rovira de Roquevaire serait restée une célébrité littéraire anonyme si André Mandin (1928-2012), professeur à la Faculté de médecine de Montpellier, n’avait identifiée celle que l’on connaissait seulement sous le nom de « Mme de R. ».

L’histoire littéraire de « Madame de R. » commence en 1891 lorsque Paul Valéry, jeune étudiant en droit à Montpellier, âgé de 19 ans, aperçoit, lors d’une kermesse, une femme inconnue dont la silhouette gracieuse et les yeux sombres lui font perdre la tête en un instant.

Une femme à la séduisante maturité, « avec déjà quelques années depuis la jeunesse », note Valéry, de petite taille semble-t-il, bien en chair, à la démarche sautillante et au port de tête altier, à l’abondante chevelure, « la jeune fille éternelle »… « Elle est un peu diabolique, soupire Valéry. Pourquoi tourne-t-elle sa tête d’adorable Méduse si elle ne veut pas me connaître ? »

Valéry fantasme, se rend malade pour cette femme, en parle à ses copains. « C’est un nouvel ami qui parle, cher André : l’autre âme est quasi morte, écrit-il à André Gide en juillet 1891. Un regard m’a rendu si bête que je ne suis plus : J’ai perdu ma belle vision cristalline du Monde, je suis un ancien roi ; je suis un exilé de moi. Ah ! savez-vous ce que c’est qu’une robe – même en dehors – surtout en dehors, de tout désir simpliste de chair ? »

Mais cet amour reste platonique, et à sens unique : la belle lui semble inaccessible, et Valéry n’ose pas l’aborder… Valéry ne la nomme d’ailleurs pas à ses amis ; dans ses carnets, il la désigne seulement comme « Madame de R. ». La célébrité littéraire de la baronne de Rovira est ainsi liée à cet amour fou qui a fait chavirer le cœur de Valéry et qui a fortement marqué sa vie et son œuvre. Cinquante ans plus tard, Valéry se souvient encore : « Je me suis rendu fou et horriblement malheureux pour des années – par l’imagination de cette femme à laquelle je n’ai jamais même parlé ! »

Si la belle lui reste inconnue, Valéry a tout de même réussi à en savoir un peu plus : il a appris son nom (même s’il ne le dévoile à personne), sait qu’elle est mère de deux enfants, veuve et appartient à une famille aristocratique ; Valéry la surnomme « la petite comtesse ».

Éperdument amoureux mais probablement intimidé par la différence d’âge et de condition, « il se met à traquer l’inconnue, il fait le guet devant sa maison dans la Grand-Rue, l’attend devant les magasins de mode dont elle semble familière, va jusqu’à s’assoir derrière elle à l’église, écrit Dominique Bona dans sa biographie de Valéry, Je suis fou de toi. La vision de sa nuque inclinée, au moment de la prière, lui inspire des visions peu angéliques. Il attache tous ses pas aux siens. » Valéry la suit même à Palavas…

Cette mystérieuse « Mme de R. » est la baronne Charles de Rovira : elle est née Marie Françoise Gabrielle Sylvie Brondel de Roquevaire, le 22 septembre 1852 à Montpellier, dans la maison Roquevaire sise 22 Grand-rue.

armes-brondel-de-roquevaireLa famille Brondel de Roquevaire est originaire du Gévaudan (Lozère), et répertoriée dans l’Armorial de la noblesse du Languedoc. François-Alexandre Brondel de Roquevaire achète, en 1783, aux héritiers de Joseph Bonnier de La Mosson, moyennant le prix de 200.000 livres, la baronnie de Fabrègues, près de Montpellier, comprenant les domaines de Mujolan et d’Agnac. Seigneur de Mujolan, Boyne, Peyrelade, il prend part à l’assemblée de la noblesse de Montpellier lors des États généraux de 1789 ; il épouse Marie-Adélaïde de Malbois de Caussonnel.

Son fils Sylvain-Louis-François Brondel, baron de Roquevaire, est né le 15 mai 1779 au Rozier, en Lozère, et décédé en 1858 ; il est Conseiller à la Cour de Montpellier, maire de Fabrègues en 1813, chevalier de la Légion d’honneur ; il épouse le 15 février 1813, Eugénie Fabre, fille du baron Jean-Marie-Noël Fabre, procureur général en la Cour Impériale de Montpellier.

Son petit-fils Alexandre Brondel de Roquevaire (28/11/1813-26/07/1856) hérite du château de Fabrègues : c’est le père de Sylvie, future baronne de Rovira ; il décède malheureusement prématurément, à l’âge de 42 ans.

La mère de Sylvie, Gabrielle Delon de Marouls (17/02/1829-03/01/1910), est issue d’une famille cévenole, originaire de Saint-André de Valborgne (Gard). Le grand-père de Gabrielle, Jacques Delon seigneur de Marouls (1752-1815), est député du Gard sous la Révolution, et sous-préfet de Perpignan ; le père de Gabrielle, Ferdinand Delon de Marouls (1791-1871), est secrétaire général de la Préfecture des Pyrénées-Orientales, et épouse Espérance Buget (1803-1847), fille du général-baron Claude Joseph Buget.

Mariée en premières noces en 1851, veuve en 1856, Gabrielle se remarie en 1860 avec Henri de Rovira, dont elle a un fils en 1870. Cette alliance va marquer l’avenir de la jeune Sylvie : elle épouse en effet en mai 1871 à Perpignan, le frère de son beau-père, Charles, baron d’origine catalane, de quinze ans son aîné.

Le couple a deux enfants : un fils aîné, René, qui est à peine moins âgé que Paul Valéry, et une fillette d’une dizaine d’années, qui paraît à Valéry beaucoup moins jolie que sa mère… mais est-ce bien raisonnable de donner du crédit à son avis sur ce point ?

Malheureusement, Charles de Rovira décède prématurément en avril 1887, à l’âge de 49 ans. Sylvie reste donc seule, à élever ses deux enfants, et c’est trois ans plus tard que Valéry fait sa « connaissance ».

« Veuve gaie, coquette, jusqu’à assortir les tissus de sa calèche à la couleur de ses robes d’amazone, note le professeur François-Bernard Michel dans son essai sur les Muses et les femmes de Paul Valéry, elle est moderne, on l’a vu la cigarette aux lèvres, entrer sur la place de la Comédie au Café de France, où les grandes dames n’ont pas leurs habitudes ; elle a doté son hôtel particulier de la Grand-rue d’une salle de culture physique et ses chambres de salle de bain ! »

Aux yeux de Valéry, elle incarne assurément la femme émancipée.

Le supplice de Valéry dure trois années… Il lui écrit des lettres qu’il n’envoie pas, dans le vain espoir de lui dire combien il l’aime ; il compose des vers ; il la dessine : « Un profil exquis. Une nuque fine, dénudée par un chignon. Cheveux noirs, très noirs, relevés haut. Un port de tête pour un diadème. » Et puis une nuit d’octobre 1892, alors qu’il est en vacances à Gênes chez sa tante, Valéry décide de ne plus souffrir et de ne plus aimer ainsi : « Il s’agissait d’immoler toutes mes premières idées ou idoles, et de rompre avec un moi qui ne savait pas pouvoir ce qu’il voulait, ni vouloir ce qu’il pouvait. » On ne l’y prendrait plus et il ne perdrait jamais plus la tête pour quelque enchanteresse que ce soit : il s’en tiendrait dorénavant au rationnel et aux seuls pouvoirs de l’intelligence… du moins jusqu’à son prochain coup de foudre.

Sylvie Rovira de Roquevaire décède à Montpellier le 7 mars 1930 : elle est inhumée au cimetière de l’Hôpital Saint-Charles, réservé aux bienfaiteurs de l’établissement. Lors de la fermeture de ce cimetière, ses restes sont transportés dans la chapelle de la famille Benoist d’Azy au cimetière Saint-Lazare.

Son fils René Louis de Rovira, né le 8 avril 1873, administrateur des colonies puis gérant du domaine familial de Mojulan, est mobilisé lors de la Grande Guerre en tant que sous-lieutenant au 342e régiment d’infanterie territoriale ; il décède malheureusement le 12 octobre 1916, des suites d’une maladie contractée en service, dans un hôpital militaire parisien. Il avait épousé Marie Baudouin, dont il a au moins deux enfants : Anne-Marie (1909-1989), épouse du comte René Benoist d’Azy ; et Charlotte (1915-2004), épouse du comte Aldebert Benoist d’Azy, colonel.

Sa fille Jeanne de Rovira, née le 28 mars 1881, épouse le marquis Jean de Forton (1874-1932). Ils habitent à Montpellier un hôtel de la rue Jacques-Cœur et possèdent le château et la propriété de Masrouge, à Mauguio. Président du conseil d’administration du journal L’Éclair, le marquis de Forton est vice-président du Comité Royaliste, membre de la Confédération Générale des Vignerons, prieur de la  confrérie des Pénitents blancs de Monpellier. Le couple a six enfants : Simone ; Marguerite, qui épouse Henri de Rovira (1902-1957), petit-fils d’Henri et de Gabrielle de Rovira présentés plus haut ; René de Forton (1907-1978), capitaine de frégate, époux de Marie-Amélie de Pitteurs-Hiegaerts ; Charlotte (1909-1963), épouse de Gaston Vidal, avocat à la Cour de Montpellier, propriétaire-viticulteur et directeur du Comptoir agricole et commercial, secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences et Lettres de Montpellier, président de l’Entente Bibliophile de Montpellier ; Henry de Forton (1914-1992), époux d’Antoinette MERGHELYNCK ; et Françoise.

M.

Bibliographie :

François-Bernard MICHEL, Prenez garde à l’amour. Les muses et les femmes de Paul Valéry, 2003

Dominique BONA, Je suis fou de toi. Le grand amour de Paul Valéry, 2014.

Benoît PETEERS, Valéry, tenter de vivre, 2014.

Etudes Valéryennes, Bulletin des études valéryennes, Université Paul-Valéry Montpellier 3: numéro 88/89, 2001 : article d’André Mandin et Huguette Laurenti, « Mme de R. »