PIRON (Famille)

Famille PIRON : famille montpelliéraine.

Montpellier, 1719, près des remparts, non loin de la cathédrale Saint-Pierre. C’est là que commence l’histoire de la famille Piron.

Quelques mois auparavant, les Robes-Rouges, consuls de la cité méditerranéenne, ont célébré avec faste l’érection de la statue du défunt roi Louis XIV sur la place royale du Peyrou, l’intendant Basville a fait ses adieux à la Province et la guerre d’Espagne amenait des passages de troupes vers la Catalogne. En 1719, Montpellier est encore « une belle endormie » à l’abri des murs de son enceinte dominée par la cathédrale Saint-Pierre. Non loin de la citadelle, symbole du pouvoir royal sur une ville qui s’était rebellée le siècle passé, dans les ruelles émaillées d’hôtels magnifiques, d’ateliers et de boutiques, déambulent les bonnets rouges et noirs des étudiants de l’Ecole royale de médecine et les notables aux perruques immenses. Mais bientôt, les remous et les agitations de la période révolutionnaire vont réveiller, transformer, embellir la ville et bouleverser définitivement la destinée paisible de certains membres de cette famille montpelliéraine dont un goût prononcé pour la médecine semble être un dénominateur commun.

Laurens Piron, Montpelliérain de la paroisse Notre-Dame des Tables n’est pas devenu maître serrurier par hasard. Avant lui, son père, Jean Piron, également maître serrurier de son état, établi dans le quartier depuis de nombreuses années avec son épouse Antoinette Bouquet, avait ouvert un atelier dans ce quartier populaire grouillant d’échoppes et probablement, fixé son enseigne de serrurerie arborant une clef ou deux suspendues au-dessus de la boutique. Pour entrer dans la corporation des serruriers comme son père, Laurens avait dû effectuer 5 ans d’apprentissage et 5 autres années de compagnonnage, avant d’être admis à faire son chef-d’œuvre et demander la maîtrise. Reçu maître serrurier, il ne pouvait débiter « aucune marchandise de serrurerie que celles qu’il avait fabriquées dans sa maison et boutique. » et sous peine d’amende, ne pouvait réparer les vieilles clés qu’il devait rapporter à la police, ainsi que toutes les clés vieilles ou neuves dépourvues de leur serrure. La position sociale de maître en ferrure et serrurerie relevait d’un statut remarquable et très encadré – Louis XVI lui-même se passionnera pour la serrurerie et excellera dans cette discipline.

C’est donc un bon parti qu’épouse la demoiselle Madelaine Prat, « fille naturelle et légitime de Charles, ménager originaire de Pignan », habitants de la paroisse Saint-Pierre. Le maître serrurier prend soin d’établir un contrat de mariage devant notaire, Maître Garimond, et le 4 novembre 1719 la bénédiction nuptiale leur est donnée en la cathédrale. Les époux établissent alors leur domicile rue de la Blanquerie (actuellement rue de l’Université). Cette union fut féconde et plusieurs de leurs fils, Amans et Pierre notamment, suivront la tradition familiale et deviendront à leur tour maîtres serruriers.

Arbre généalogique restreint de la famille Piron

Arbre généalogique restreint de la famille Piron

Un de leurs fils cependant, prénommé Jean (prénom commun à de nombreux garçons de la famille) choisira le métier de musicien. Après des fiançailles avec une fille de la paroisse Saint-Pierre, Louise Clémence Arlabosse issue également d’une famille de musiciens, Jean et Louise reçoivent à leur tour la bénédiction nuptiale le 24 avril 1759 en la cathédrale. Bientôt, plusieurs enfants naissent au foyer du musicien, dont 4 garçons : Jean Laurent (1760-1834), Antoine Louis (1763-1819), Jean Baptiste Marie (1768-1827) et Jean Baptiste Germain (1774-1854).

Mariage de Jean Piron et Louise Clémence Arlabosse le 24/4/1759. La signature du musicien ressemble à une clef de sol retournée (Source: Registre paroissial de St Pierre – 3E 1177/19 AD Hérault)

Mariage de Jean Piron et Louise Clémence Arlabosse le 24/4/1759. La signature du musicien ressemble à une clef de sol retournée (Source : Registre paroissial de Saint-Pierre, 3E 1177/19, Archives départementales de l’Hérault)

"Porche de  St Pierre", Dessin à l'encre de Jean-Marie Amelin (Source: Médiathèque Montpellier Agglo).

Porche de Saint-Pierre, dessin à l’encre de Jean-Marie Amelin (Source : Médiathèque de Montpellier Agglo).

  • L’aîné du musicien, Jean Laurent (ou Laurens) né le 19 avril 1760, reçoit le baptême à St Pierre 3 jours plus tard et comme tous les fils aînés, a pour parrain son grand-père paternel et pour marraine sa grand-mère maternelle (Marie Poulier, veuve de Pierre Arlabosse).

Est-ce par vocation ou parce que le curé de la paroisse a cru déceler chez l’enfant des aptitudes à la prêtrise ? Le fait est qu’en 1780, Jean-Laurent est déjà clerc tonsuré, « maître ès-arts de Montpellier » (source A.D. Hérault 1J 815) depuis plusieurs années et essentiellement autorisé à suivre en même temps des études médicales, ce qui semble avoir été sa passion première. En effet, depuis le Moyen-âge la Faculté de médecine de Montpellier forme les clercs qui souhaitent servir dans l’enseignement, les hôpitaux ou la recherche. Il étudie donc et exerce la prêtrise à St-Martin de Crau puis à Lignan.

Les choses auraient pu continuer ainsi. C’était sans compter sur la Révolution et les conséquences du décret du 12 juillet 1790 par lequel la Constitution Civile du Clergé est adoptée par l’Assemblée Nationale. Alors premier vicaire de l’église paroissiale de Marseillan (département de l’Hérault), Jean-Laurent doit décider de son sort : devenir prêtre réfractaire ou prêtre assermenté. Le 20 février 1791, il a choisi et prête le serment civique (obligatoire depuis le 26 décembre 1790). Peu après, comme Rabelais fameux carabin Montpelliérain avant lui, il quitte l’état ecclésiastique pour étudier la médecine à Montpellier : le vicaire Jean-Laurent Piron devient le citoyen Piron alors que la crise politique de la Terreur engendre la déroute de l’Ecole de médecine (comme toutes les universités françaises, celle de Montpellier est supprimée officiellement en 1792). L’évêque de Montpellier, qui jusqu’alors remettait les licences aux carabins, prend la fuite, ainsi que le chancelier de l’Université. Mais, depuis les guerres de religion, les Montpelliérains se sont forgé lentement et sûrement un esprit de résistance d’une volonté farouche et ont développé la possibilité de s’opposer à un pouvoir de façon réfléchie. Bravant les décisions des autorités révolutionnaires et surtout la guillotine qui fonctionne sur la place du Peyrou, les professeurs montpelliérains décident de passer outre et poursuivent leur enseignement afin que les étudiants en fin de scolarité puissent achever leurs études. Le doyen Gaspard-Jean René (1734-1807) se substitue aux autorités en fuite et remet les précieux parchemins de licence aux étudiants de dernière année. Décision courageuse et désintéressée puisque Paris avait privé les maîtres de leur traitement. Ces événements ont une conséquence immédiate : Jean-Laurent doit interrompre une nouvelle fois ses études et le 8 décembre 1793, Mgr Fournier le mentionne sur la liste des « Prêtres qui ont abandonné leur état et habitent la ville de Montpellier». En janvier 1794, l’ancienne université de médecine de Montpellier est rétablie sous le nom d’Ecole de santé (avec celles de Paris et Strasbourg) et reçoit sa première mission : examiner les mesures à prendre contre « la terrible épidémie survenue dans l’Armée des Pyrénées orientales qui avait nécessité l’évacuation des malades sur Montpellier ». Dès le 11 février 1794 le citoyen Piron se fait à nouveau immatriculer comme étudiant à la nouvelle Ecole de Montpellier, mais celle-ci a toutes les peines du monde à assurer un enseignement régulier, les locaux vétustes sont exigus, les ressources manquent, les instruments chirurgicaux sont « plus propres à meubler les ateliers d’un artisan qu’un arsenal de chirurgie ».

En plein bouleversement, l’Administration du département de l’Hérault statue le 2 Messidor de l’an II (20 juin 1794) que la fonction de secrétaire de l’Ecole « rétribuée à 1200 livres et entraînant son logement dans l’Ecole » « devait être assurée par un homme de l’art ». Le titulaire du poste, Barthélémy Vincent, est remercié, il n’a pas les bagages requis, encore moins le profil politique, et surtout ne peut produire un certificat de civisme. Ainsi prend fin une longue dynastie de secrétaires issus de la famille Vincent. A peine deux jours plus tard le 22 juillet 1794, l’Ecole de santé nomme son nouveau secrétaire, un « jeune-homme qui réunit beaucoup d’intelligence et de probité à un patriotisme connu ». Le jeune homme en question, (Jean-Laurent, 34 ans tout de même !) n’a toujours pas passé ses examens, mais a vraiment besoin de gagner sa vie… On ne s’avancera pas trop en pensant qu’il sut probablement déployer des stratégies afin de gagner les soutiens politiques et scientifiques nécessaires lui permettant d’obtenir la place convoitée. Mais, revers de la médaille, il doit à nouveau interrompre ses études de médecine, et pour longtemps encore, afin de se consacrer exclusivement à sa nouvelle fonction. Peu de temps après, en 1795, l’École de Médecine quitte ses locaux anciens et inadaptés pour les locaux de l’ancien palais épiscopal (ancien monastère Saint-Benoît – Saint-Germain) dont Joseph-Guillaume Virenque devient le premier conservateur. Depuis Paris où il vient d’être nommé par le Comité de Salut public inspecteur des poudres et salpêtres pour l’arrondissement du Midi, puis directeur de l’Agence révolutionnaire des poudres, le chimiste Jean-Antoine Chaptal (1756-1832), attentif au devenir de sa ville de cœur pour y avoir commencé ses études de médecine de 1774 à 1777, procure à la jeune Ecole l’argent nécessaire au financement d’un amphithéâtre d’anatomie.

J.-G. Virenque premier directeur de l’Ecole de Pharmacie de Montpellier

J.-G. Virenque premier directeur de l’Ecole de Pharmacie de Montpellier (Source : Université de Montpellier).

Jean-Antoine Chaptal, par Anicet Charles Gabriel Lemonnier (Source Wikipédia)

Jean-Antoine Chaptal, par Anicet Lemonnier (Source : Wikipédia).

Au poste de secrétaire du conseil de santé, Jean-Laurent semble avoir donné entière satisfaction et s’être acquitté très consciencieusement de sa tâche. Mais il possédait un autre talent, et fameux de surcroit, celui de préparer des dîners mémorables pour tous les professeurs de médecine réputés fins gourmets : l’Ecole se réunissait chaque premier du mois pour examiner l’état des comptes, les droits d’inscriptions aux examens… A cette occasion, le secrétaire Piron « soignait ses dîners comme une partie essentielle de sa tâche ». Augustin Pyramus de Candolle (1778-1841) nommé en 1808 professeur de botanique à la Faculté de médecine de Montpellier puis en 1809 directeur du Jardin botanique, se plait à rapporter l’anecdote dans ses Mémoires et Souvenirs, nous faisant revivre l’ambiance de ces réunions typiquement méridionales : « Il était rare qu’au second service on ne se mit à parler patois. Je l’entendais un peu sans le parler et mes confrères me savaient une sorte de gré de ce que je ne me gendarmais pas contre leur langue maternelle. Ces repas étaient très remarquables sous le rapport gastronomique. C’est le défaut mignon de Montpellier et certes les professeurs de l’Ecole n’en étaient pas exempts. Tous les traiteurs de la ville sollicitaient la pratique d’un tel jury dégustateur dont l’approbation faisait leur réputation». Il était connu également que, tout comme son contemporain le docteur Jean André Chrestien (1758-1840), le secrétaire Piron se servait habituellement pour sa table du vinaigre décoloré que lui fournissait son découvreur, le professeur Jean Figuier (1776-1824) (Annales des arts et manufactures ou mémoires technologiques par K. O’Keilly 1811).

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Augustin Pyrame de Candolle (4 février 1778 à Genève – 9 septembre 1841 à Genève) (Source : Wikipédia)

Lithographie représentant le Docteur Jean-André Chrestien en 1833, par Jules Boilly (source : Bibliothèque de Montpellier-Agglomération)

Lithographie représentant le Docteur Jean-André Chrestien en 1833, par Jules Boilly (Source : Bibliothèque de Montpellier-agglomération)

L'Ecole de Médecine de Montpellier, par Jean-Marie Amelin.

L’Ecole de Médecine de Montpellier, dessin de Jean-Marie Amelin (Source : Médiathèque de Montpellier-agglomération).

Resté célibataire, Jean-Laurent Piron accède enfin au doctorat en l’an X (1801-1802) et l’auguste Ecole qui avait décidé le 4 brumaire an VII (25 octobre 1798) que chaque élève candidat aux examens définitifs présenterait une pièce anatomique naturelle ou artificielle destinée au Conservatoire, doit posséder fort probablement une pièce exécutée par Jean-Laurent sur une étagère de ses archives. Il choisit cependant de ne pas exercer et conserve son poste de secrétaire (confirmé dans ses fonctions le 15 septembre 1803) jusqu’à son décès le 21 novembre 1834 survenu à l’âge de 74 ans, dans la maison Fabre rue des marbriers « sous le Peirou ».

Acte de décès de Jean-Laurent PIRON (source : A.D. Hérault, registre des décès de 1834)

Acte de décès de Jean-Laurent PIRON (Source : Archives départementales de l’Hérault, registre des décès de 1834).

Le Jardin de Mr. Fabre (1822), dessin à l'encre et sépia de Jean-Marie Amelin (source : médiathèque de Montpellier Agglomération)

Le Jardin de M. Fabre (1822), dessin à l’encre et sépia de Jean-Marie Amelin (Source : Médiathèque de Montpellier agglomération).

Selon toutes vraisemblances, Jean-Laurent est décédé en 1834 chez Antoine Fabre, maître marbrier de Montpellier, auteur entre autres, des marbres polychromes de la Collégiale de Pézenas, de l’église de Paulhan et de l’ancienne cathédrale à Saint-Pons-de-Thomières, compte tenu qu’à cette époque, « Antoine Gouan, Bourquenod et Fabre marbrier, étaient les seuls propriétaires de cette île » (Bulletin volumes 29 & 30 de la Société languedocienne de géographie, 1906). Ce faubourg, proche du chantier du Peyrou où l’architecte Jean-Antoine Giral créait le château d’eau en 1765, était devenu un véritable centre de production et la rue qui abritait les ateliers avait pris naturellement le nom de la rue des marbriers. C’est d’ailleurs dans cette rue que Jacques Donnat, gendre d’Antoine Giral, créa les 3 belles fontaines de marbre commandées par l’Intendant du Languedoc, Monsieur de Saint-Priest, qui souhaitait célébrer l’eau en joignant l’utile à l’agréable pour les nouvelles places de Montpellier (Canourgue, Hôtel de ville et la troisième, une femme assise symbolisant Montpellier, un génie à ses pieds, tenant un écusson aux armes de France, actuellement sur la place Chabaneau).

  • Le frère cadet, Antoine Louis né le 21 novembre 1763, fut baptisé en la cathédrale Saint-Pierre le 23 novembre et eut pour parrain son oncle maternel Antoine Arlabosse, musicien, et pour marraine sa tante Igonette, la femme de ce dernier.
Acte de naissance d’Antoine Louis Piron (source : A.D. Hérault)

Acte de naissance d’Antoine Louis Piron (Source : Archives départementales de l’Hérault).

Longtemps il a semblé possible que le cadet des « Piron » soit le dessinateur de l’équipage civil embarqué par le naturaliste de La Billardière sur « l’Espérance » pour le voyage d’exploration scientifique et la mission de secours à la recherche de La Pérouse (l’expédition d’Entrecasteaux de 1791 à 1794), tant il y avait des similitudes dans leurs destins, les dates, les lieux, et les nombreux Montpelliérains proches de ce Piron-là comme le minéralogiste Claude Riche, frère du géomètre Montpelliérain Riche de Prony et de La Billardière lui-même qui avait fréquenté à Montpellier le Jardin des Plantes… mais le Piron de « L’Espérance » se prénommait Jean (Jean-Hubert, né en 1767, ou son frère Jean Joseph, né en 1771 ?), possible parent, mais pas Antoine Louis… Curieuse coïncidence pour ces 2 garçons du même âge, du même nom qui firent conjointement et apparemment sans se rencontrer des voyages similaires (Undercovering Jean Piron : in search of d’Entrecasteaux’s artist, Edward Duyker, 2010)

Couverture du livre « A la recherche de l’Espérance » de Bertrand Daugeron : reproduction d’une gravure de l’artiste Piron, le représentant avec les Aborigènes et les navires La Recherche et L'Espérance, par François Roux.

Couverture du livre A la recherche de l’Espérance de Bertrand Daugeron : reproduction d’une gravure de l’artiste Piron, le représentant avec les Aborigènes et les navires La Recherche et L’Espérance, par François Roux.

"Dance of the Friendly Islands, in presence of the Ducen Fipé" (par Piron). Piron s’est représenté sur cette illustration à l’extrême gauche.

Dance of the Friendly Islands, in presence of the Ducen Fipé, par Piron. (Piron s’est représenté sur cette illustration à l’extrême gauche).

En 1793, dans l’atmosphère plombée par le régime de la Terreur, à Montpellier comme dans les autres villes, un Comité central de surveillance a été créé qui commence la chasse aux suspects et décide de lever une armée révolutionnaire de sans-culottes. Cela ne plaît manifestement pas à Antoine. Alors âgé de 20 ans à peine, il fait le choix d’émigrer et de tenter sa chance dans le commerce colonial, probablement inspiré par une autre famille montpelliéraine, les Couve.

En effet, Jean Baptiste Couve (1712-1787), maître tailleur d’habits et juge consulaire établi dans le quartier de Notre-Dame des Tables, avait des fils du même âge que les frères Piron, et les familles étaient liées ou du moins entretenaient des relations amicales. Un des fils Couve, Antoine Couve de Murville (Montpellier 1765-1841 Port Louis), parti de Montpellier en 1791 rejoindre ses frères aînés Jean-Baptiste (1750-1814) et Philippe déjà établis à l’île de France (aujourd’hui Ile Maurice), avait fondé avec eux la Société Commerciale Couve.

« Traite » à l’île Maurice - L'esclave faisait l'objet d'un troc dans son pays d'origine entre un chasseur-vendeur et un acheteur-planteur.

« Traite » à l’île Maurice. L’esclave faisait l’objet d’un troc dans son pays d’origine entre un chasseur-vendeur et un acheteur-planteur.

Il faut espérer beaucoup de l’aventure pour courir de redoutables dangers sur terre comme sur mer ! Antoine ose le voyage de plusieurs semaines dont les risques ne sont pas des moindres… pirates, corsaires, scorbut, tempêtes… Il faut longer les côtes de l’actuel Maroc, jusqu’à l’Afrique du Sud, passer le Cap de Bonne-Espérance, naviguer cap vers l’Est pour parvenir à Port-Louis. Parti en 1793 pour l’aventure des Iles, Antoine Piron entreprend ce long et périlleux voyage et c’est sain et sauf qu’il débarque de  l’aviso « l’Expérience » dans l’ancienne colonie hollandaise de l’Ile-de-France, sous les plus heureux auspices pour ses projets de négoce. Les Français en ont fait une escale incontournable vers l’Inde sur la nouvelle route maritime du Pacifique, et l’arrivée de milliers d’esclaves provenant de Madagascar et d’Afrique orientale fournit la main d’œuvre nécessaire pour la culture du café, des plantes à épices, l’exploitation du bois et la lucrative culture de la canne à sucre. D’ailleurs, en 1796, lorsque l’expédition du gouvernement français porteuse du décret d’abolition de l’esclavage de 1794 arrivera sur l’île qui compte 59000 habitants dont 6237 blancs, 3700 libres et 49000 esclaves… les commissaires du gouvernement sont contraints de rembarquer et le système esclavagiste est maintenu.

Il semblerait qu’Antoine Piron se soit rapidement intégré dans le cercle montpelliérain mauricien. Le 21 novembre 1793, une fille prénommée Françoise Uranie naît à Port-Louis au foyer du négociant Antoine Couve et c’est Antoine Piron, qualifié aussi de négociant, qui déclare la naissance de l’enfant. Au recensement de 1803, désigné comme « commis », Antoine demeure à Port -Louis « avec des esclaves, quatre hommes et une femme ». Le Montpelliérain est demeuré célibataire, trait de mœurs fréquent aux colonies où l’existence d’une population de couleur rendait le concubinage assez facile, incitant certains hommes à différer leur mariage ou à ne pas se marier du tout. Quand il décède à Port-Louis le 3 Janvier 1819 à l’âge de 55 ans, il est désigné comme «marchand»… Le négoce auquel se livrait Antoine Piron n’est pas connu. Etait-il marchand de denrées tropicales, sucre café, tabac ? De toute façon, marchand de produits dont les consommateurs européens ne peuvent se passer désormais (Fichiers généalogiques de la Société de l’Histoire de Maurice, Port Louis, 24 septembre 1803, Archives de Maurice, KK 2).

Naturel de la côte du Mozambique : esclave à l'Ile de France, par Nicolas-Martin Petit (source Muséum d'histoire naturelle, Le Havre, collection Lesueur).

Naturel de la côte du Mozambique : esclave à l’Ile de France, par Nicolas-Martin Petit (Source : Muséum d’histoire naturelle, Le Havre, collection Lesueur).

  • Le troisième frère, Jean Baptiste Marie Piron né en 1768 suit la voie paternelle et devient à son tour musicien. De tous les frères, il est celui qui marquera le moins ses contemporains. On retrouve sa trace cependant, en novembre 1794, toujours habitant Montpellier dans la rue de la Blanquerie, à l’occasion de l’identification du corps du citoyen Arnaud Drap [voir le portrait DRAP Arnaud sur notre site].

A 27 ans, il épouse à Montpellier le 2 brumaire de l’An IV (24 octobre 1795) une fille du Clapas, Magdelaine Robert dite Benech, 21 ans, fille d’Antoine et Marguerite Chapel. Quand leurs filles, Marguerite, Magdelaine, Marie-Anne, Rose, Marie-Geneviève, Catherine, arrivent au foyer montpelliérain, Baptiste est déclaré professeur de musique. Certaines de ses filles demeurèrent célibataires, d’autres épousèrent des commerçants ou des artisans montpelliérains et sont inhumées dans leurs concessions familiales respectives du cimetière Saint-Lazare de Montpellier. Un fils qui portera également le prénom de Jean Baptiste né le 22 mai 1797, devenu orfèvre et joaillier, épousera en 1836 une demoiselle Marie Eugénie Elisa Noë, faiseuse de robes.

  • Le quatrième et le plus jeune frère, Jean-Baptiste Germain, naît le 6 août 1774. A son baptême, le 8, il reçoit comme parrain le sieur Jean Baptiste Pujol (Pougeol), bourgeois, comme marraine la deuxième épouse de son oncle maternel Antoine Arlabosse, Geneviève Marie Bougette qui signe sur l’acte de baptême Bougette d’Arlabosse. Jean, le père du nouveau-né signe Piron-fils et les deux grands-pères présents, signent le registre.

Nous ignorons ce que fit le jeune citoyen Germain Piron dans son enfance, mais il est certain qu’il fit des études et qu’avant ses 20 ans il fit la demande d’un certificat de civisme. Ce certificat, précieux sésame et sauf-conduit, attestait que celui qui l’avait en sa possession avait rempli ses  devoirs civiques : « il a prêté son serment civique, a accepté la Constitution Républicaine, et a payé ses impositions. » Pourquoi Germain en a-t-il eu besoin ? Pour assurer sa sécurité, des responsabilités dans la comptabilité publique? Se destinait-il à l’enseignement ? Souhaitait-il circuler sans être inquiété ? Ce document au format de poche lui fut délivré par le Conseil général de la commune de Montpellier le 17 Germinal de l’an II (6 avril 1794) (Catalogue de la Bibliothèque de la ville de Montpellier, dite du Musée Fabre, p 221).

Modèle de certificat de civisme délivré à Ménil-Saint-Denis en Brumaire de l’an II (source Wikipédia)

Modèle de certificat de civisme délivré à Ménil-Saint-Denis en Brumaire de l’an II (Source : Wikipédia).

Le fait est qu’en 1798, âgé de 24 ans, alors que Bonaparte prépare l’Expédition d’Egypte, le jeune Montpelliérain est appelé à rejoindre les rangs de cette armée savante dans les services du Trésor.

Comment Germain Piron a été informé que Bonaparte formait une armée et comment a-t-il accédé à ce poste dans l’armée d’Egypte ? On peut raisonnablement penser que le réseau des connaissances montpelliéraines a fonctionné à plein car l’information était confidentielle, comme le prouvent les premières recommandations écrites dans une lettre personnelle envoyée par Bonaparte à Simon de Sucy (1764-1799) dès le 30 mars 1798 : «Indépendamment, citoyen ordonnateur, de votre qualité de membre de la commission, vous remplissez plus spécialement les fonctions de l’ordonnateur en chef de l’armée qui va s’embarquer. Je compte assez sur votre discrétion pour vous faire part de suite de la composition de toute l’armée dont vous êtes chargé, en vous enjoignant surtout de garder le plus profond silence…»

L’autre source d’information de première main, fut probablement son frère aîné Jean Laurent, secrétaire de la faculté de médecine. En mars 1798, lui aussi avait reçu un courrier de Bonaparte l’informant de son souhait d’emmener des étudiants médecins « d’un niveau bien avancé » pour compléter les effectifs manquants de l’armée (depuis décembre 1795, l’Ecole de médecine était chargée entre autres, de préparer des médecins pour l’armée et pour la marine). Autre source probable : le Payeur général Martin-Roch-Xavier Estève (1772 Montpellier -1853), fils d’un chapelier de Montpellier, qui avait débuté sa carrière dans le cadre du service de la Trésorerie aux Armées grâce à l’attention d’un autre Montpelliérain célèbre, Cambacérès. Estève pendant longtemps gestionnaire du trésor particulier de Bonaparte dont il était le fidèle serviteur zélé, a joué un rôle prépondérant dans l’organisation des finances de l’Egypte (puis celles d’Italie). Napoléon qui le nomma plus tard Trésorier du Gouvernement, Trésorier de la Couronne sous le Premier empire, puis administrateur général des finances du Royaume de Prusse et le fit comte d’Empire en 1809, pour se brouiller avec lui en 1811, dit de lui dans ses Mémoire : « Il m’était chaudement attaché ; il m’eût conduit mon trésor par force à Fontainebleau. S’il ne l’eût pu, il l’aurait enterré, jeté dans les rivières, distribué, plutôt que de le livrer » (in Mémorial de Sainte-Hélène, à la date du 2 juin 1816). (Estève est inhumé au cimetière d’Heudicourt département de l’Eure en Haute-Normandie).

Portrait de M. Estève, trésorier de la Couronne impériale, administrateur de la Prusse, par Frédéric C. d'Houdetot (1778–1859) : crayon, rehaut fusain, Berlin, 1806 (Conservé au Conseil d'État).

Portrait de M. Estève, trésorier de la Couronne impériale, administrateur de la Prusse, par Frédéric C. d’Houdetot (1778–1859) : crayon, rehaut fusain, Berlin, 1806 (Conservé au Conseil d’État).

Simon Antoine François Marie de Sucy de Clisson, Portrait par Eugène Mondan (Coll. Musée de Valence). Né à Valence en 1764, Simon de Sucy, après de brillantes études, entre, à 16 ans, dans le corps royal d'artillerie et croise Bonaparte en 1785, sans se douter que cette rencontre allait bouleverser sa vie. Il quitte l'armée pour devenir, en 1788, commissaire des guerres du Dauphiné. Sucy se tient prudemment à l'écart des violences de la Révolution ; en 1790, le roi le charge d'organiser l'administration départementale. De mai à octobre 1791, il retrouve Bonaparte venu terminer sa formation militaire et c'est le début d'une amitié et d'une longue correspondance. (Extrait du site "Simon de Sucy", Études Drômoises, par Jean-Claude Banc).

Simon Antoine François Marie de Sucy de Clisson, Portrait par Eugène Mondan (Coll. Musée de Valence). Né à Valence en 1764, Simon de Sucy, après de brillantes études, entre, à 16 ans, dans le corps royal d’artillerie et croise Bonaparte en 1785, sans se douter que cette rencontre allait bouleverser sa vie. Il quitte l’armée pour devenir, en 1788, commissaire des guerres du Dauphiné. Sucy se tient prudemment à l’écart des violences de la Révolution ; en 1790, le roi le charge d’organiser l’administration départementale. De mai à octobre 1791, il retrouve Bonaparte venu terminer sa formation militaire et c’est le début d’une amitié et d’une longue correspondance. (Extrait du site « Simon de Sucy », Études Drômoises, par Jean-Claude Banc).

Le 19 mai 1798, à Toulon, à bord d’un des 400 navires où ont pris place 40 000 hommes, 10 000 marins, une commission des sciences et des arts constituée par près de 170 savants, hommes de lettres, artistes et aventuriers, sous le commandement en chef du jeune général Bonaparte et du Chef d’état-major, le général Louis-Alexandre Berthier, Germain Piron embarque pour l’Egypte, auxiliaire civil de l’armée, recruté comme Trésorier-Payeur de la division du général Louis Charles Antoine Desaix (1768-1800). C’est cette division composée de 4 compagnies de régiments d’artillerie, d’artillerie à cheval et de brigade de ligne qui a défendu le vaisseau « Le Timoléon » à Aboukir, s’est illustrée aux batailles de Chebreiss, des Pyramides et le 21 janvier 1799 au combat de Sediman (Haute Egypte) où 3000 hommes remontent le Nil à la poursuite des mamelouks sous une chaleur accablante.

Pour l’heure, le 11 juin1798, l’armée d’Orient arrive à Malte où le grand-maître Ferdinand von Hompesch zu Bolheim (Düsseldorf 1744 – 12 mai 1805 Montpellier) livre l’île sans combattre à Bonaparte qui s’installe pour quelques jours à La Valette, édicte toutes sortes de dispositions révolutionnaires, puis, après quelques jours passés à comptabiliser les richesses de l’île, le corps expéditionnaire français débarque à Alexandrie le 1er juillet (Thermidor an VI).

« Desaix était dévoué, généreux, tourmenté par la passion de la gloire. Sa mort fut une de mes calamités ! Il était habile, vigilant, plein d’audace ; il comptait la fatigue pour rien, la mort pour moins encore. » (Napoléon, Mémorial de Sainte-Hélène, à la date du 2 juin 1816). Portrait de Desaix par Andrea Appiani (1800) (Source Wikipedia).

Pour assurer l’exploitation de cette véritable armada, les services administratifs comprennent deux sections des subsistances, une section d’habillement et un détachement de Transports et des Postes. Cette énorme organisation fonctionne grâce à 25 Commissaires des Guerres, 41 Payeurs et Contrôleurs. Germain Piron est placé hiérarchiquement sous les ordres directs de l’Ordonnateur en chef de l’armée d’Orient, Simon de Sucy, lui-même placé sous l’autorité du Payeur général Estève. Il faut être efficace à tout instant, le rythme est infernal, la mission harassante. Il faut lire les courriers incessants adressés par l’infatigable général corse pour se faire une idée de ce qui était demandé au Commissaire Sucy. Le 31 juillet 1798 : «Vos établissements de fours vont encore doucement, puisque la troupe n’a pas encore ses rations complètes… L’on m’assure que ce retard tient au défaut absolu d’argent. L’on m’assure également que les agents des transports ont 200 chameaux et point de bâts, et qu’il faudrait encore quelque argent pour ce service…» Dans un autre courrier daté du même jour, ces recommandations sont assorties d’une mise en garde à peine voilée «J’ai donné l’ordre à l’intendant général de se rendre chez vous»… Simon de Sucy, mal rétabli d’une blessure reçue le 21 juillet 1798 sur le Nil, débordé, peine à remplir sa mission. De plus en plus dépassé par les exigences de Bonaparte, il finira par refuser de rester administrateur d’une armée privée de moyens et réduite au pillage. Bonaparte hésite à se passer de ses précieux services mais accepte son remplacement en janvier 1799. Sucy, accompagné de plusieurs dizaines de militaires blessés ou malades, embarque d’Alexandrie pour la France. Le bateau, pris dans une tempête doit se réfugier en Sicile, mais l’ile appartient au roi de Naples, alors en guerre contre la France, et la population, espérant s’emparer d’un trésor supposé caché dans le bâtiment, finit par assassiner une partie des naufragés, parmi lesquels Simon de Sucy, le 20 janvier 1799. (extrait du site Simon de Sucy – Études Drômoises, par Jean-Claude Banc).

Bonaparte dans le désert d'Egypte

Bonaparte dans le désert d’Egypte

A n’en pas douter, Germain Piron était un fonctionnaire méthodique, rigoureusement organisé et terriblement efficace car, très rapidement, ses qualités de méthode et de conscience le hissent au poste de Payeur Général de la division Desaix, c’est dire qu’il doit gérer les subsistances, les transports, l’armement, l’habillement, les Transports et les Postes, la santé, la solde de la division, le paiement et le traitement de l’intendance des 5600 hommes formant la 21e demi-brigade d’infanterie légère (3 bataillons pour 2 100 hommes), la 61e demi-brigade d’infanterie de ligne (3 bataillons pour 1 900 hommes) et la 88e demi-brigade d’infanterie de ligne (3 bataillons pour 1 600 hommes).

Uniforme de Payeur général : « Il faut que le soldat aime son état, qu’il y place ses goûts et son honneur. Voilà pourquoi de beaux uniformes sont utiles, car un rien, souvent, fait tenir ferme au feu des gens qui sans cela, n’y resteraient pas » (Napoléon Bonaparte).

Tout aussi rapidement, après avoir été promu Receveur de toute la Haute Egypte, il est promu « Contrôleur des finances du  5° arrondissement, ce qui dit-on, en faisait l’égal d’un sous-préfet. » (Louis Dulieu, 2001). Il résida alors à Rosette, à Siout (Assiout) ou au Caire où se tenait le quartier général de l’expédition.

Dès leur arrivée en Egypte, l’Armée d’orient avait fait un triste bilan : outre les attaques des armées ennemies qui grossissent et se multiplient autour d’elle, l’ennemi le plus implacable dans ce pays inconnu est la chaleur torride et insupportable qui accable, assomme et anéantit les soldats Français.

Les malheureux étouffés par la canicule, le sable qui entre dans leurs vêtements en laine et dans leurs sacs, sont victimes dans le désert des mirages qui leur font voir des étendues d’eau à l’horizon. Cette eau, vitale, si difficile à trouver, est souvent non potable : les hommes souffrent d’insolations, diarrhées, ophtalmies… Les médecins sont débordés et cette hécatombe n’est pas du goût de Bonaparte. Dès son retour de Suez, il demande en urgence de concevoir des tenues adaptées pour ses hommes et donne l’ordre de créer ce qui caractérise cette campagne d’Egypte : le « Régiment des Dromadaires ». Pour ses « dromadaires », Bonaparte souhaite un uniforme n’ayant aucun rapport avec les uniformes français traditionnels. Avec le concours de l’Institut d’Egypte, François Bernoyer, le chef de l’atelier habillement de l’Armée d’Égypte, conçoit et réalise un uniforme «insolite et cocasse». Aussitôt, avec le concours du commissaire-ordonnateur Daure, Germain Piron reçoit la mission que les matériaux et les équipements arrivent rapidement, que la trésorerie et le paiement soient assurés pour 2 escadrons à 4 compagnies de 59 cavaliers. Dans un premier temps, il y a par dromadaire deux cavaliers sélectionnés parmi les élites, placés dos à dos et armés de lances, mais nombre de cavaliers sont pris de nausées et on en revient à un seul cavalier par monture armé d’un fusil avec baïonnette au canon. Le régiment des Dromadaires qui a reçu les premiers équipements le 5 février 1799, prend part à toutes les batailles de Desaix, fournit un service d’éclaireurs en Haute Egypte et en Syrie, établissant sur les lignes d’étapes des armées, des dépôts de vivres, d’habillement et aussi le transport des blessés. Auxiliaire précieux, il ne craint pas de faire la chasse aux nomades rebelles et razzier leurs caravanes. Lorsque le corps expéditionnaire rentrera en France le régiment sera dissout et les cavaliers versés dans la gendarmerie ou les chasseurs à pied de la Garde des Consuls.

ambulance de chameaux

Bonaparte rentré précipitamment en France le 22 août 1799 transmet ses pouvoirs au nouveau Commandant en chef Kléber. Avant de rejoindre le Premier Consul à l’armée d’Italie le 4 mars 1801, Desaix, surnommé entre temps pour sa conduite exemplaire « le Caïd juste », signe le traité d’El-Arich qui prévoit que « l’Égypte sera évacuée…, l’armée française retournera dans les ports de France…, la Porte délivrera, d’accord avec la Grande-Bretagne, les passeports, sauf-conduits et convois nécessaires pour assurer le retour des Français dans leurs foyers. » Payeur de Gizeh (province d’Égypte), Germain nommé Trésorier de l’Armée d’Egypte réside désormais à Alexandrie à partir du 2 décembre 1799 « ce qui semble l’avoir comblé de ses vœux » malgré la présence des Anglais. Début 1800, il assiste aux préparatifs des savants français qui doivent embarquer pour la France avec nombre de leurs découvertes, mais rien ne se passe comme prévu : une épidémie de peste retarde l’embarquement, obligeant à patienter à bord des navires pendant un long mois et le Trésorier assiste impuissant au retour à terre des vaisseaux. Avant que les navires soient prêts à appareiller une nouvelle fois, les hostilités reprennent le 27 avril 1800 et les Anglais en profitent pour confisquer les antiquités et la fameuse pierre de Rosette. (Par chance, 3 copies ont été réalisées dont un moulage au soufre par le botaniste Alire Raffeneau-Delile, qui finira sa carrière comme professeur à la faculté de médecine et directeur du Jardin des Plantes de Montpellier). Kléber est assassiné, le général Menou reprend le commandement (converti à l’islam, on l’appelle le général « Abdallah Menou »).

Après 27 mois de séjour africain, en décembre 1800, Germain Piron rentre enfin au pays, bien avant l’évacuation des dernières troupes et des services administratifs en septembre 1801. Mais pour cela, il lui faut franchir la Méditerranée, et la mer est au pouvoir des Anglais. Or, notre comptable et « scribe » qui était également collectionneur, avait profité du séjour pour se constituer une collection personnelle d’objets, statuettes de divinités ou de princes, amulettes funéraires, bijoux, oushebtis, vases canopes, stèles, papyrus, tissus coptes et un herbier également conservé par l’Institut botanique de Montpellier. En homme averti et échaudé par le coup de la pierre de Rosette, il décide de renoncer aux pièces volumineuses au profit d’objets de petite taille « pouvant se dissimuler dans des bagages », (selon Jean-Paul Sénac, professeur de médecine de Montpellier) de sorte d’emporter tout ce qu’il avait pu soustraire à la vigilance des Anglais. Le stratagème réussit fort bien, car ces antiquités constituent aujourd’hui le noyau central en bon état et complet de la collection léguée plus tard par sa famille à la bibliothèque de la Faculté de médecine. On peut toujours la voir de nos jours à la Société archéologique de Montpellier.

"L’Expédition d’Égypte sous les ordres de Bonaparte", vue partielle du tableau de Léon Cogniet (début XIXe siècle).

« L’Expédition d’Égypte sous les ordres de Bonaparte », vue partielle du tableau de Léon Cogniet (début XIXe siècle).

A 26 ans, c’est un haut fonctionnaire de grande valeur et estimé de tous qui est de retour à Montpellier. Consciencieux, il avait aussi rapporté d’Egypte toute la documentation qu’il avait eue à sa disposition, tous les rapports manuscrits qui lui avaient été adressés concernant les questions financières du corps expéditionnaire, les transports, le service de la santé tant civil que militaire et toute sa correspondance. Légués eux aussi à la Faculté de Médecine de Montpellier, on peut encore lire les preuves de sa rigueur et de son efficacité et combien tous le tenaient en haute estime et amitié, que ce soit ses subordonnés, le payeur-général Estève ou le général Desaix. Documents précieux pour la connaissance de l’expédition d’Egypte et trésors d’archives comme un portrait gravé de Bonaparte en Égypte d’après Denon au verso d’une première feuille de garde, des lettres avec signatures autographes des généraux Desaix, Menou, Friant, Leclerc, Andréossi, Donzelot, René, Zayonchek, Delegorgue, l’adjudant Tioch, les chefs de bataillon Rouvier, Decour, le receveur Peyrusse, le payeur-général Estève, le commissaire ordonnateur en chef Sartelon. (Réunis en 5 gros volumes et 1 cahier supplémentaire à la Bibliothèque interuniversitaire de Montpellier, Section Médecine, côte H 578 & 579).

Après la paix d’Amiens (25 mars 1802) avec l’Angleterre, le Premier consul Napoléon Bonaparte au faîte de sa popularité, se faire élire consul à vie, le 11 août de la même année le ministre de l’Intérieur Chaptal nomme Jacques Philippe Raymond Draparnaud (1772-1804 Montpellier) conservateur des Collections de l’Ecole de Médecine de Montpellier, le charge de l’enseignement de l’histoire naturelle et de la direction d’une partie du Jardin des Plantes.

Jacques Philippe Raymond Draparnaud (1772-1804) (Source : Bibliothèque de Montpellier).

Jacques Philippe Raymond Draparnaud (1772-1804) (Source : Bibliothèque de Montpellier).

Au même moment, le samedi 21 août 1802 Montpellier célèbre le mariage de Germain Piron qui vient tout juste de fêter sa 28° année. Qualifié « d’ex-contrôleur de l’armée de l’Orient », ce qui laisse entendre qu’il n’exerce pas encore un autre emploi, il épouse à Montpellier Marie Victoire Domergue, née le 15 juillet 1775 à Aubais (Gard) mais « demeurant à Montpellier depuis son enfance », descendante par sa mère, Marie Mabelly d’une riche famille de négociants facturiers et propriétaires gardois. Son père, Louis Domergue qui décédera à Montpellier en 1805 fut ancien commis au département et commissaire d’artillerie, ancien secrétaire du comte de Monteynard (ministre de la guerre en 1771, marié à la petite-fille de Charles de Baschi, marquis d’Aubais), chargé d’affaires et secrétaire intime dudit marquis et exerçait également les fonctions de juge à Aubais.

Tous les proches et amis du couple ont été conviés à la noce du Trésorier. Le marié a choisi ses frères comme témoins, Jean-Laurent le secrétaire de la faculté de médecine et Baptiste le musicien. Leur père, Jean « ancien musicien » présent également a signé au bas de l’acte ainsi que la marraine, Bougette d’Arlabosse. Une pensée en ce jour de fête pour le frère absent Antoine, résidant à l’île Maurice à qui probablement un pli cacheté a dû être adressé. Les témoins de la mariée furent son frère cadet Jean Louis Domergue, 26 ans, alors employé de préfecture qui décédera à Paris, chef de bureau au Trésor de la Couronne, et César Inard, 35 ans, négociant, et tout au bas de l’acte de mariage, dans le coin gauche, on peut lire aussi la signature d’un L. Couve.

Acte de mariage de Germain Piron et Victoire Domergue en l’an X (Source : Archives départementales de l'Hérault, 3 E 177/128 vue 130).

Acte de mariage de Germain Piron et Victoire Domergue en l’an X (Source : Archives départementales de l’Hérault, 3 E 177/128 vue 130).

Le couple eut rapidement un fils en 1803, Jean Marie Frédéric, qui hélas ne survécut que quelques jours, puis Louis Germain Prosper né à Montpellier le 11 décembre 1804 au domicile de ses grands-parents maternels rue St Charles et enfin deux filles Adélaïde et Jeanne Marie Célestine.

En 1804, l’amitié et l’estime d’Estève, très apprécié du Premier Consul, puis de l’Empereur, lui assurent l’emploi de Receveur des Contributions de la ville de Lodève mais la Restauration le confine au poste très modeste de percepteur. Celui qui fut l’égal d’un sous-préfet en Egypte rongeait son frein alors que depuis longtemps déjà, son frère Jean-Laurent, débordé par ses multiples tâches de secrétaire de la faculté de médecine, réclamait la création d’un poste de secrétaire-adjoint.

Enfin, le 23 décembre 1814, c’est chose faite, Jean-Laurent réussit à faire créer tout spécialement pour Germain – qui quitte avec soulagement l’emploi de percepteur à Lodève- le poste de secrétaire-adjoint en charge du contrôle des finances, lui-même conservant le poste de secrétaire principal. Jusqu’en novembre 1834 (date du décès de Jean-Laurent), la Faculté eut donc 2 secrétaires. Elle n’eut jamais à regretter cet investissement car le secrétaire-adjoint Piron y fit des merveilles. Dans ses Mémoires, Jean Louis Victor Broussonnet (Montpellier 1771 – 1846) reçu médecin à l’ancienne Faculté de Montpellier le 4 novembre 1790 puis professeur et Doyen de la nouvelle Faculté de médecine de Montpellier, loue les éminents services que Germain apporta dans la gestion de la Faculté en 1817 :

« Lorsqu’en octobre 1813, je fus nommé Doyen de la Faculté de médecine, personne ne m’installa dans mes fonctions ; l’inventaire de la caisse, des registres et des papiers de l’administration ne fut point dressé… La caisse se trouvait entre les mains d’une personne qui avait toujours eu la confiance des Professeurs, cet employé faisait les recettes journalières, en prenait note et payait d’après l’ordre du chef de l’Ecole. Quoique je n’eusse aucun doute sur l’existence des pièces, il fallait pourtant les mettre en ordre, organiser enfin la comptabilité, cette partie importante de l’administration. Pour y parvenir, je commençai par former une nouvelle caisse…et j’accoutumai les employés à l’ordre et à la régularité. Au bout d’un an, je demandai des comptes et j’insistai… je craignais que le caissier ne répondit à mes demandes réitérées, que l’Université n’était pas aussi exigeante que moi, puisqu’elle ne donnait aucun ordre à cet égard… Enfin, le 27 janvier 1817, je reçus, pour la première fois, une lettre de la Commission de l’Instruction publique, qui demandait les comptes de la Faculté pour 1816 seulement. Ce n’était point ce que je désirais, je voulais rendre tous les comptes de ma gestion…la qualité de comptable faisant partie des obligations du Doyen. J’ai obtenu que l’on commence un travail dont je prévoyais bien les grandes difficultés et qui en effet n’a pu être exécuté que par M. Germain Piron, ancien payeur de l’Armée d’Egypte, actuellement caissier de la Faculté. Cet employé donna alors une preuve de son zèle et de son intelligence… donnant la preuve de la bonne gestion de mes prédécesseurs… selon mes vœux. »

Ecole de Médecine de Montpellier Amphithéâtre d'anatomie par Amelin Jean-Marie, croqué en compagnie de M. de Nattes le 20 janvier 1822 retouché en août 1830 (Source : Médiathèque de l'agglomération de Montpellier).

Ecole de Médecine de Montpellier, Amphithéâtre d’anatomie, par Jean-Marie Amelin, 1822, retouché en 1830 (Source : Médiathèque de l’agglomération de Montpellier).

Au décès de son frère, Germain devint à son tour secrétaire de la Faculté et devait rester à ce poste 40 ans, jusqu’au 7 août 1854, date de sa mort à 80 ans, dans la maison même de l’Ecole de médecine au boulevard du Peyrou. Son décès fut déclaré par l’architecte Montpelliérain Michel Laurent Saint-Omer Lazard (1817 Montpellier – 1902). Son fils le docteur Prosper Piron fit le jour même l’acquisition d’un terrain sur l’allée centrale du cimetière Saint-Lazare, non loin de la chapelle, pour y édifier un monument curieux et pittoresque en hommage à l’attachement paternel pour l’Egypte. En pierre de Castries, en forme d’autel en pyramide rectangle tronquée, couronné d’une corniche de gorge comme on en voit au sommet des pylônes des grands temples d’Egypte, il représentait les ailes de vautour et l’uraeus. On pouvait lire « Ici reposent Germain PIRON, ancien contrôleur des finances à l’Armée d’Egypte… ». En 2003, la suite des inscriptions était depuis longtemps devenue illisible et le monument tombé en ruine dut être évacué.

Temple de Medineh Abou en Egypte (photo MP).

Temple de Medineh Abou en Egypte (photo MP).

De la fratrie Piron, seul Germain repose dans cette concession. Le 16 juin 1872, âgée de 64 ans, sa fille Célestine y fut inhumée puis le 16 mai 1873 son époux, le propriétaire foncier originaire de l’Isle-sur-la-Sorgue (Vaucluse), Pierre Christophe Olivier (ou Ollivier). Avec eux, s’éteignait cette branche de la famille, le couple n’ayant pas eu de descendance. L’aînée des sœurs, Adélaïde, qui avait épousé en 1828 le sieur Achille Guilhemat, n’est pas inhumée dans cette tombe.

Vue de la tombe familiale du cimetière St Lazare secteur C N° 20 du 1° rang en 1992 On peut voir que la pierre tendre du monument s’effrite et se désagrège. En 2003 le monument devenu très instable s’est effondré et les éléments architecturaux réduits à l’état de multiples débris (photo MP).

Vue de la tombe familiale du cimetière Saint-Lazare, secteur C N° 20 du 1° rang, en 1992. On peut voir que la pierre tendre du monument s’effrite et se désagrège. En 2003 le monument devenu très instable s’est effondré et les éléments architecturaux réduits à l’état de multiples débris (photo MP).

A leur côté cependant fut inhumé le fils unique de Germain, Louis-Germain-Prosper Piron, décédé célibataire à l’âge de 59 ans, le 27 juin 1864 à Lamalou-les-Bains.

Portrait de Prosper Piron par Alophe, Marie-Alexandre (1812-1883) – Bibliothèque de Montpellier Agglomération. On remarquera en arrière-plan, les 20 noms de lieux, tous évocateurs d’escales maritimes.

Portrait de Prosper Piron, par Alophe (1812-1883) (Source : Bibliothèque de Montpellier agglomération). On remarquera en arrière-plan les 20 noms de lieux, tous évocateurs d’escales maritimes.

Conformément à la tradition familiale, Prosper fut très tôt fasciné par la médecine et par les voyages au long cours. Rêvant d’unir ces deux passions en une seule, il décida de devenir chirurgien de la marine. Louis Dulieu (médecin général du Service de Santé militaire ; Montpellier 1917 – 2003) le présentait ainsi :

« Ayant appris qu’une place venait d’être libérée à Toulon, il s’empressa de participer au concours ouvert à cet effet, battant haut la main les sept autres candidats…Dans la marine, les chirurgiens destinés à embarquer pour des voyages au long cours étaient formés à part dans les ports de Toulon, Brest et Rochefort, recevant une instruction pratique doublée de connaissances médicales dont ils avaient grand besoin quand ils étaient livrés à eux-mêmes dans les voyages de longue durée. »

Pour obtenir l’indispensable doctorat en médecine, tout en continuant à exercer dans la marine comme chirurgien, Prosper dut achever ses études moyennant un séjour d’une année à la Faculté de Montpellier où il fut reçu docteur le 27 juillet 1827 en présentant une thèse intitulée Quelques propriétés sur la nature du trichiasis et sur ses divers procédés opératoires (Montpellier, 1827, in-4°, 18 p.).

Les archives de la Marine nous font connaître les noms de tous les bateaux sur lesquels il navigua, les dates et les bases (Toulon et Alger, mais aussi le Levant). On sait encore qu’il avait un moment manifesté le désir de se rendre aux Indes. « Après de longues années de service, Louis-Germain-Prosper Piron décida de prendre sa retraite. C’était en 1852, son père n’étant pas encore décédé, celui-ci le fit entrer dans la Faculté de médecine, mais cette fois-ci, en qualité de sous-bibliothécaire, la place venant d’être libérée par Raymond Joseph Charles Anglada (Montpellier 1809 – 1878), reçu au concours d’agrégation. C’était le 20 octobre 1853, mais il sera confirmé en 1857. » En 1860, le sous-bibliothécaire fait publier une monographie sur sa famille maternelle sous le titre d’« Aperçu généalogique de la descendance de Daniel Mabelly d’Aubais- 1700 ». Il resta en fonction à la Faculté de médecine jusqu’en 1863, donnant alors sa démission pour raison de santé. « On peut penser qu’il devait être atteint de troubles locomoteurs car il se rendit à Lamalou-les-Bains où il mourut l’année suivante en juin 1864. »

Louis Dulieu nous apprend encore que ce chirurgien reste « un peu mystérieux » car s’il était connu par ses voyages scientifiques qui lui valurent plusieurs distinctions honorables de la part du Gouvernement, dont le grade de chevalier dans la Légion d’Honneur (sous le No 0218474 en 1846 – Annuaire de la Légion d’Honneur paru en 1852) il était aussi chevalier de l’Ordre de Saint-Sylvestre et de l’Ordre de Grégoire-le-Grand qui sont des distinctions pontificales dont il était très fier puisqu’il les avait fait semble-t-il graver sur la tombe.

Membre de la Société Archéologique de Montpellier, son décès fut consigné dans le procès-verbal de la séance du 2 juillet 1864 de la Société à laquelle il avait légué par testament du 12 janvier 1861, le cabinet de curiosités égyptiennes de son père. C’est grâce à ce legs que les visiteurs peuvent voyager dans le temps à travers plus de 200 objets actuellement exposés au Musée languedocien et que la bibliothèque de la Faculté de médecine peut s’enorgueillir de conserver les cinq volumineux dossiers de documents manuscrits et imprimés rassemblés par Germain Piron.

Statuette d’Osiris léguée par P. Piron.

Statuette d’Osiris léguée par P. Piron (Source : Société archéologique de Montpellier).

« Les Piron, une curieuse famille médicale et paramédicale », comme l’a justement définie Louis Dulieu, mais aussi une famille d’aventuriers, de gestionnaires hors pair et d’amateurs avisés de la civilisation égyptienne.

Sources :

Etudes Drômoises : « Simon de Sucy » – Louis Dulieu, Bulletin de l’Académie des sciences et lettres, 19/2/2001Archives Municipales de Montpellier-Agglomération  –  Mémoire de M. Victor Broussonnet, Professeur de la Faculté de médecine de Montpellier et ancien Doyen de la même Faculté  –  Site du Musée Languedocien de Montpellier  –  Manuscrits de la Bibliothèque interuniversitaire de Montpellier, Section Médecine (cote : H 578)  –  La Vie des Français sous le Premier Empire. L’épopée militaire, l’historique des régiments, les grandes batailles… Historique des régiments de l’Expédition d’Egypte.

Une réflexion sur “PIRON (Famille)

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