MICHEL Jean-Louis, dit JEAN-LOUIS

iihchjfcJean-Louis MICHEL dit JEAN-LOUIS. Maître d’armes. Né en mars 1785 ou 1787 au Cap Français (Saint-Domingue). Fils d’Adélaïde, négresse libre, et de père inconnu. Premier Maître d’Armes de l’Armée d’Espagne et Premier Maître d’Armes de France sous la Restauration, Chevalier de la Légion d’Honneur, Médaillé de Sainte-Hélène. Décédé à Montpellier le 17 novembre 1865. Inhumé au cimetière Saint-Lazare de Montpellier, Section C N°22 du 9e rang.

Jean-Louis Michel

Jean-Louis Michel

 Par ses lacunes, la vie de Jean-Louis Michel reste très mystérieuse et les doutes qui subsistent sur les étapes de son existence ont facilité l’élaboration de récits légendaires sous la plume d’Arsène Vigeant, qui a consacré en 1883, bien après la mort du maître d’armes, tout un livre à notre personnage. Il n’en reste pas moins que le nom du génial Jean-Louis Michel, connu dans toute l’Europe, fut entouré d’une auréole de gloire qui rejaillit sur sa ville adoptive, Montpellier. La capitale héraultaise peut s’enorgueillir d’avoir su retenir sur ses terres cet enfant de troupe devenu l’un des plus grands maîtres d’armes du XIXe siècle.

Voici le portrait contrasté de ce grand homme.

Jean-Louis, comme l’appelleront plus tard tous ceux qui l’ont connu, naît au Cap Français, principale ville de la côte nord de l’île de Saint-Domingue, en 1785 comme il est écrit sur sa tombe, ou le 11 mars 1787 selon son dossier de Légionnaire et son acte de mariage. Cette date (de pure convention) se retrouve dans des documents postérieurs qui jalonnent sa vie mais reste incertaine, puisqu’il ne put jamais fournir d’acte original de naissance ou de baptême. A cette époque, les registres d’état civil n’existent pas, seuls les registres de baptêmes font foi. Dans les très nombreux cas de naissances naturelles de mulâtres pour lesquels seule la mère est connue, les baptêmes ont lieu avec de nombreuses semaines de retard, parfois plusieurs mois, et dans tous ces cas la date de naissance est évaluée par l’officiant, au vu de la conformation physique de l’enfant ou des dires de la mère. Cette coutume de retard systématique au baptême permet de laisser se préciser définitivement la couleur de peau du nouveau-né et d’évaluer précisément les degrés entre noir et blanc pour déterminer le statut social de l’enfant… et tout son avenir.

 Sans père connu et orphelin de mère très jeune, le petit Jean-Louis assiste aux troubles causés par la révolte des noirs, à la promulgation de l’égalité des droits des esclaves libres et des blancs, à l’abolition de l’esclavage, aux promesses de liberté de la République, aux hordes qui envahissent le Cap, le pillent et l’incendient. Les tensions très vives entre colons esclavagistes et républicains abolitionnistes, provoquent une série de drames sanglants, les colons s’expatrient et ce petit garçon de 8 ans ou 11 ans, selon, saisit la chance qui s’offre à lui d’immigrer en métropole. Comment, grâce à qui ? Nul ne sait, sinon qu’en 1793, il est recueilli par une mystérieuse famille protestante de Montauban. De cette époque où il devait lire la bible à mi-voix dans la grande cave de la famille parmi les réformés obligés par la Terreur à se réunir clandestinement, il gardera une sobriété de vie et une rigueur de caractère à toutes épreuves.

Curieusement, le temps passé en « famille d’accueil » est très bref.

Dès 1796, il échoue dans un peloton d’Enfant de Troupe au 32e régiment d’Infanterie de ligne, enregistré comme Jean-Louis Michel « fils d’un inconnu (un blanc, forcément) et d’Adélaïde, négresse libre ». A-t-il été placé ou est-il un enfant-héros engagé volontairement ? Le dépôt de ce régiment formé en 1796 à Savone est à Toulon, où sont installés en principe les Enfants de troupe. Comment, si jeune, est-il arrivé là ? Ensuite, qui a donné au petit Jean-Louis le patronyme Michel ? Là encore, nul ne sait, puisque sa mère, Adélaïde, ancienne esclave devenue libre, n’est désignée que par son seul prénom, les esclaves n’ayant pas de patronyme.

Ce qui est sûr, c’est que les Grenadiers qui l’ont adopté, deviendront sa véritable famille.infanterie française sous la Révolution

Commence alors le dur apprentissage des règles drastiques d’Enfants de troupe avec probablement, les bases scolaires de lecture, d’écriture… L’enfant trop petit pour son âge (1,56 m) est décrit « visage rond, yeux noirs, nez épaté, cheveux et sourcils noirs, mulâtre ». Ce que la fiche d’enrôlement ne dit pas, c’est qu’il est chétif, malingre, s’essoufflant vite et, comble de malheur, ses jambes sont arquées par une croissance difficile. Immanquablement, ridiculisé par ses supérieurs et ses condisciples, la vie n’est vraiment pas tendre pour ce petit adulte en devenir. En mai 1798, au début de l’épopée napoléonienne, c’est sans doute depuis Toulon que Jean-Louis embarque avec l’Armée d’Orient pour la Campagne d’Égypte, puis celle d’Italie. Le 21 avril 1800 à 14 ans environ, il est intégré dans le rang avec l’Armée des Côtes de l’Océan, nommé Tambour sous le commandement du général Menou, Ney de l’An 11 à 13 puis Bernadotte. Il combattra successivement sous les ordres des plus grands maréchaux de l’Empire.

Le 15 décembre 1805, nommé Tambour des grenadiers dans l’Armée d’Allemagne, à Ulm (An 14), il est blessé d’un coup de baïonnette à la lèvre supérieure. Ensuite, sous le commandement du Prince de Ponto Corvo et du maréchal Victor (1807), à la Grande Armée d’Autriche puis celle de Prusse et de Pologne avec les maréchaux Lefèvre, Sébastiani et Courroux (1808), la Grande Armée d’Espagne (de 1808 à 1814), la Russie, puis dans la fameuse armée des Pyrénées (1814) avec les maréchaux Soult et Jourdan, enfin celle du Rhin en 1815. Il aura tout fait et tout vu…Tambour d'infanterie

 Sous le Premier Empire, la pratique de l’escrime est largement répandue dans l’armée et chaque régiment a son maître d’armes, mais, cette fonction n’existant pas officiellement, l’emploi est joint à un autre emploi de sous-officier comme Tambour major. En 1806, au cours d’une revue du peloton des Enfants de troupe, le Colonel du régiment commandé par le général Mortier est frappé par cet enfant chétif et malingre : « Ce moricaud n’a besoin que de beaucoup de développement, il n’y a qu’à l’envoyer à notre maître d’armes qui en fera son affaire ». Ce fut fait et à compter de ce jour, sa destinée prend un autre chemin.

Le maître d’armes, irrité de se voir imposer un élève dont la conformation vicieuse l’empêche d’exécuter correctement les mouvements, l’abandonne dans un coin et les vexations continuent de plus belle. Mais notre jeune Tambour voit, observe, étudie le maître et cherche à s’approprier ses méthodes. Tant de volonté et de persévérance hors du commun attire l’attention d’un maître d’armes belge observateur et bienveillant qui le prend sous son aile. Jean-Louis conservera toute sa vie pour ce premier maître, une vénération sans borne et une particulière reconnaissance.

 Les valeurs « discipline » et « solidarité » sont payantes et à force d’exercices, le « petit moricaud » se développe harmonieusement, grandit, change complètement de physique et de stature, devient un athlète complet. Bien que d’humeur peu batailleuse, ses qualités incontestables lui amènent la jalousie de certains orgueilleux et il doit sacrifier aux mœurs de son époque et de sa profession de militaire, en livrant une trentaine de duels.

Celui de 1804 (Jean-Louis a 19 ans environ) a laissé un souvenir impérissable par son originalité :

Lors d’un assaut en salle il est provoqué et mis au défi. Jean-Louis, tranquille et serein, ne le relève pas mais, relancé, finit par accepter le duel. Pour rendre plus cuisante encore la défaite du provocateur, il lui fait savoir qu’il n’accepte qu’à la condition d’un assaut courtois, lui, combattant de la main gauche ou au fleuret boutonné et son adversaire l’arme découverte. Les témoins essayent de s’opposer à cette forme de duel insolite, mais cèdent devant l’assurance et le sang froid de Jean-Louis. Un témoin raconte : « Après avoir paré quelques instants et saisissant l’occasion, Jean-Louis lui flanqua un coup de fouet au visage qui le reversa dans un état plus pitoyable qu’un coup d’épée, car le malheureux conserva longtemps sur sa figure ainsi labourée la marque de sa ridicule blessure. »

 A compter de ce fameux jour, sa réputation de tireur et de duelliste se répand dans toute l’armée.

 Nommé Grenadier le 15 juillet 1808 puis le 26 juillet 1809, Caporal Tambour, il est chargé de l’instruction des jeunes tambours, remplace le tambour-major en cas d’absence et commande aux instrumentistes, muni d’une canne plus petite et moins richement travaillée que celle du tambour-major, mais décorée de cordons de soie ou de laine et se terminant par une boule de laiton ou en tôle de fer.

Tambour majorA 27 ans, la transformation accomplie, devenu excellent tireur, il est fin prêt. C’est le plus jeune candidat jamais connu qui se présente à l’examen de maître d’armes, qu’il obtient avec les honneurs. Il obtient le statut de Maître d’armes de régiment et simultanément, nommé au grade de Tambour-major. On mesure le chemin parcouru par notre Enfant de Troupe, sachant que les Tambours Majors étaient souvent recrutés parmi les hommes de haute taille !

Le secret du maître d’armes Jean-Louis résidait dans les mots « simplification » et harmonie ». Il avait compris que l’escrime est une science des mouvements du corps dont il étudiait constamment les règles. Il cherchait tout ce qui pouvait simplifier le jeu, régulariser les mouvements et les coordonner entre eux. Il s’appliquait avant tout à supprimer tout ce qui lui paraissait inutile, les voiles, les sauts, les pirouettes…. Sa garde était naturelle et bien assise, ses développements nets, son attaque rapide, son impassibilité dans la défensive, enfin la régularité. Même dans l’imprévu, ses mouvements s’enchaînaient naturellement. Enfin, il attachait des qualités particulières à la souplesse générale du corps et ne cessait de parler de la légèreté de la main « tenez le pommeau de votre arme comme si vous teniez un oiseau dans votre poing, sans l’écraser et sans le laisser s’envoler… »

C’est sur ces bases qu’il créé sa propre méthode d’escrime et il se fit un devoir de l’enseigner : «Développer progressivement l’élève, scruter attentivement ses moyens et ses défauts, les compenser les uns par rapport aux autres, donner pour toujours de l’assurance dans l’assiette du corps, un jeu large dans les articulations, unir la vigueur et la promptitude au moelleux et à la souplesse : régulariser, coordonner les mouvements avec une grâce sévère, les rendre presque solidaires les uns et les autres, habituer l’élève à sentir et à juger les mouvements, à les lire aussi rapidement que des notes de musique ; s’occuper avant tout de l’intelligence de l’élève, s’assurer par tous les moyens qu’il n’est pas une simple machine qui exécute des mouvements, mais qu’il a conscience de ce qu’il fait. »

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Jean Louis restera sous-officier toute sa carrière. Plusieurs fois proposé pour l’épaulette d’officier il la refusera à chaque fois pour rester dans le rang : « Je dois à l’escrime ce que je suis devenu. Je vous le demande : si j’y renonçais pour passer officier, ne me montrerais-je pas ingrat envers mon art, ingrat envers mon maître d’armes vénéré qui a formé ma jeunesse, développé mon corps et mon intelligence ? »

C’est probablement durant la malheureuse Campagne d’Espagne, entre 1809 et 1814, qu’il rencontre la compagne de sa vie, une Espagnole du nom de Joséfa Montès, née à Villarino de los Aires (province de Salamanque). Femme excellente et dévouée, on peut supposer qu’elle est venue en France avec Jean-Louis pendant le repli des troupes françaises de la péninsule ibérique.

Le maître d'armes Arsène Vigeant

Le maître d’armes Arsène Vigeant

Jean-Louis est nommé Premier maître d’armes de l’Armée d’Espagne. C’est alors que se situe l’exploit qu’Arsène Vigeant  (1844-1916, natif de Metz, son père était un élève de Jean-Louis au 3e Génie) rapporte dans Un maître d’armes sous la Restauration (Paris, 1883), faisant du maître d’armes un héros de légende dans un combat « digne des Horace et des Curiace », et créant ainsi le seul document de référence de la biographie quasi-officielle de Jean-Louis. On peut se demander si l’exploit s’est déroulé dans les conditions décrites a posteriori par Vigeant, tant les dates et les lieux mêmes se révèlent difficiles à vérifier, mais voici ce qu’a retenu la légende :

Le 32e régiment de ligne de la 3e division de l’Armée d’Espagne arrive à Madrid. Une centaine de sous-officiers et soldats de ce régiment, se répandent à travers les faubourgs et y commencent ce qu’en langage de troupier on appelle « la noce ». Ils se querellent avec des militaires du 1er régiment composé en majeure partie d’Italiens engagés dans l’armée française. – La rivalité traditionnelle en Europe de deux théories de l’escrime, la française et l’italienne, a dû ajouter un piquant supplémentaire à l’affaire.-  La lutte dégénère en tuerie, le sang coule et, malgré l’intervention de leurs chefs, les soldats ne cessent de se battre que lorsque leurs officiers promettent de régler cette querelle loyalement… à la mode de l’époque.

Le conseil de guerre décide que les maîtres d’armes et les 14 prévôts des deux régiments se battront en une série de 15 duels meurtriers devant l’armée toute entière rassemblée sur un plateau naturel des environs. Le vainqueur devra continuer à se battre jusqu’à ce qu’il soit tué ou blessé ! L’histoire militaire n’offre pas le spectacle d’une rencontre plus terrible que celle de ces soldats, tous rompus à l’exercice de leur art, tous habitués à considérer sans sourciller la mort en face, tous résolus à soutenir l’honneur de leur régiment jusqu’au dernier souffle de la vie.

Les premiers maîtres d’armes de chaque régiment chacun nu jusqu’à la ceinture, débutent le premier duel. L’un de ces deux hommes grand et fort, l’œil noir, la bouche dédaigneuse, promène un regard circulaire, plein de fierté et de confiance, sur la foule qui le considère, enfiévrée de curiosité, c’est Giacomo Ferrari (ancien élève de l’École Italienne, fondateur de l’Académie de Florence et maître d’armes renommé). Le second, grand aussi, le teint bistré, aux muscles qui semblent d’acier bruni, se tient immobile, attendant, c’est Jean-Louis. Un silence de mort a succédé soudain au murmure de curiosité. Au milieu de ce silence, éclate ce seul mot entendu des dix mille spectateurs : « En garde ! » Les deux maîtres croisent le fer. Ferrari blessé à l’épaule veut riposter, une remise d’opposition lui transperce le sein gauche et l’Italien s’effondre mortellement blessé. Jean-Louis essuie le sang de sa lame et, tenant la pointe à terre, attend le second adversaire. Tour à tour, onze prévôts italiens parmi les plus fines lames succèdent à leur maître. En 40 minutes et 13 combats, Jean-Louis Michel donne 27 coups d’épée dont 3 mortels et n’est pas même égratigné. Les deux derniers adversaires terrifiés et prêts à succomber, doivent leur vie à l’intervention du colonel du 32e qui arrête le combat. L’honneur des régiments est sauf, les soldats reçoivent l’ordre de s’embrasser les uns les autres ! Le régiment applaudit : « Vive Jean-Louis ! Vive le 32e régiment ! ». Jean-Louis aurait ajouté : « Nous sommes une seule famille ! Vive l’armée ! »

 Le 29 juillet 1814, Jean-Louis est fait chevalier de la Légion d’Honneur pour ses états de campagne où figurent les noms de 40 batailles, dont Iéna, Friedland, Ciudad-Réal… L’absence d’état-civil officiel retardera la remise de la décoration, et le brevet n’est signé qu’en novembre 1819 après une enquête d’authentification menée en 1817 et un procès-verbal d’individualité signé au sein de son régiment.

 En 1815, après Waterloo, il est consacré 1er Maître d’Armes de France. A 28 ans, il a gagné l’estime et la reconnaissance de tous, ses subordonnés l’admirent et ses supérieurs l’honorent en l’invitant à leur table. Quel destin exceptionnel ! Le plus grand escrimeur de France est un immigré en provenance d’Haïti.

Le 1er décembre 1816, versé au 3e régiment du génie à Montpellier où sa réputation l’a devancé, il continue de servir avec son grade de tambour-major et ses fonctions de maître d’armes. Ce régiment stationne en garnison tantôt à Montpellier à la caserne de la citadelle, tantôt à Arras ou à Metz.

Première salle d’armes de Jean-Louis à Montpellier ; dessin d’après la photo, dû à Georges d’Albenas. La façade informe: « Grand Tir au pistolet - Ecole d’escrime du Sieur Jean Louis »

Première salle d’armes de Jean-Louis à Montpellier (dessin d’après la photo, dû à Georges d’Albenas). La façade porte les inscriptions : « Grand Tir au pistolet – Ecole d’escrime du Sieur Jean Louis »

Sous la Restauration, l’enseignement de l’escrime au sein de l’Armée est devenu facultatif (il ne sera de nouveau obligatoire qu’en 1824). Cela donne l’opportunité à de nombreux vétérans d’ouvrir leur propre salle d’escrime. Jean-Louis, grâce à son savoir-faire, est tout à fait en mesure de faire fructifier son talent d’escrimeur. Tout en servant dans le génie encore pendant 15 ans, en 1816 dès son premier séjour à Montpellier, il ouvre une salle d’armes, grâce à la bienveillance du chef de corps qui l’autorise à mener de front ses fonctions militaires et civiles. Cette première salle d’armes de dimensions modestes, très bien située au débouché de l’actuelle rue de la Loge, était aménagée dans un local au premier étage de l’Hôtel des Gouverneurs dont les fenêtres donnaient sur la place d’armes (elle ne s’appelle pas encore « Comédie »), vis-à-vis de la fontaine des Trois Grâces. L’école jouit d’un prestige certain dans la société militaire et civile montpelliéraine et dans toute la France. A cette époque, les querelles politiques et sociales se règlent par des duels à l’arme à feu ou l’arme blanche… Il est prudent d’acquérir le savoir-faire du célèbre maître d’armes. Il n’y a qu’à se souvenir, en juin 1851, au parc de Lavalette à Montpellier, de la fin tragique d’Aristide Ollivier, mort en duel contre Fernand de Ginestous.

 Jean-Louis disait : « Le duel à mort est un fléau pour la société », « l’escrime est l’art de la conciliation », et, sa vie durant, il se fit un point d’honneur à former ses nombreux élèves de façon à éviter et prévenir les malheurs des querelles de militaires, à apporter les plus grandes précautions dans ces rencontres, tant et si bien, que pendant les 15 années passées au régiment du génie, il n’y eut à déplorer aucun malheur.

Sur ce point, la réputation de Jean-Louis jouissait d’une telle considération qu’on le sollicitait non seulement pour apaiser et concilier les esprits à l’occasion de duels mais également pour tenir le rôle d’arbitre lors des assauts. Il ne refusait jamais, considérant comme un devoir professionnel de répondre à une demande d’arbitrage, il quittait temporairement  le siège lointain de sa salle montpelliéraine. Ainsi en 1816, tout juste installé en « province », il prit la diligence en Poste de Montpellier jusqu’à Paris pour arbitrer un assaut entre M. de Bondy, préfet de la Seine, et son ami et confrère Lafaugère, de Lyon.

Au-delà de la place d’armes, hors les murs de la ville, il y avait une propriété ayant appartenu à l’avocat Fargeon, avec maison, écuries, remises et olivette situées sur les actuelles rues Baudin et Verdun, séparées du fossé du Perroquet par le chemin allant à la Citadelle. La Ville avait loué cet emplacement comme dépendances à l’hôtel du Gouvernement et y avait fait bâtir un manège, d’où le nom de la rue… du manège. C’est au numéro 9 de cette rue idéalement placée à un jet de pierre de sa salle d’armes, que Jean-Louis choisit de loger avec sa compagne Joséfa, non loin de l’armurier Claude Jarre (1787-1851) qui y tient un établissement de tir au pistolet.

 Quelques années plus tard, de 1820 à 1828, c’est avec regret que Jean-Louis doit quitter Montpellier (sa compagne Joséfa également ?) pour suivre son régiment à Metz et Arras où l’appelle l’inflexible loi du changement de garnison. Mais il est confiant. Il sait que par le jeu des rotations de garnisons, il reviendra forcément dans la ville chère à son cœur. D’ailleurs, il n’abandonne pas la salle clapassienne qu’il confie à un prévôt. Au fond de lui, Jean-Louis a pris une ferme décision : c’est à Montpellier et nulle part ailleurs qu’il se fixera définitivement à l’heure de la retraite. En attendant, à Metz, sa renommée se répand très vite et, fortement sollicité par la jeunesse élégante, il doit ouvrir une salle d’armes en ville, rue du Heaume, en dehors de celle qu’il dirige déjà au quartier militaire. Metz célébrera sa mémoire où son souvenir est resté longtemps vivace. Le 26 mars 1850 – bien des années après son  installation définitive à Montpellier – la ville de Metz fit donner un assaut d’armes en son honneur et imprimer pour l’occasion une gravure  commémorative composée de trophée d’armes et de drapeaux encadrant le nom de Jean Louis écrit en lettres d’or.

Brevet de maître d’armes décerné en octobre 1838 à Hippolyte Canac, artificier au 10e régiment d’artillerie de Metz

Brevet de maître d’armes décerné en octobre 1838 à Hippolyte Canac, artificier au 10e régiment d’artillerie de Metz

 En 1828 enfin, il retrouve le charme particulier de la chaleureuse ville du Sud et, fidèle à sa promesse, quand arrive l’heure terrible des adieux au régiment du génie, en 1829, il s’y installa définitivement. Après plus de trente ans passés sous les armes, il vécut ainsi la dernière moitié de son existence dans la capitale languedocienne. Montpellier l’avait adopté et il avait adopté Montpellier.

 Durant cette deuxième période Montpelliéraine, Jean-Louis agrandit le cercle de ses relations. Parmi les intimes, figure un voisin, Jean-Baptiste Nevet (1797-1887), propriétaire de l’hôtel du Midi et futur propriétaire de l’hôtel Nevet, place de la Comédie, soldat de Napoléon lui aussi et futur Président de la société de Sainte-Hélène. Dans le célèbre hôtel de son ami, Jean-Louis est régulièrement invité aux dîners que les Inspecteurs généraux offrent aux officiers et, malgré sa retraite, la place d’honneur lui est réservée à côté de l’officier général. Le botaniste Alire Raffeneau-Delile (1778-1850), professeur à la faculté de médecine, directeur du Jardin des plantes, membre de l’Institut d’Egypte qui participa, ainsi que son frère, à l’expédition d’Egypte parmi l’équipe des scientifiques chargés d’explorer les richesses du pays, fait aussi partie du cercle des familiers. On peut imaginer le soldat et le savant se retrouvant à Montpellier avec des souvenirs communs d’Egypte, ou qu’à l’instar de la bonne société montpelliéraine, le savant fréquentait la salle de Jean-Louis. De toute façon, le fils d’Alire, Charles (1822-1854), deviendra un familier très proche de Jean Louis, nous verrons plus loin comment…

 A l’école d’armes, les civils accourent et les militaires de tout grade y sont admis gracieusement. Peu à peu tous les officiers des garnisons de France font appel au jugement de Jean-Louis pour les formations et le choix de leurs maîtres d’armes. Victime de son succès, la salle de l’hôtel des Gouverneurs se révèle trop exiguë. En 1837, ayant réussi à faire fructifier les ressources que lui rapportent ses leçons, Jean-Louis déménage sa salle d’armes non loin de là, juste de l’autre côté de la Comédie. Tout près de la rue du Manège [actuelle rue Baudin], il se porte acquéreur de la maison du 11 faubourg de Lattes [actuelle rue de Verdun], simple mais confortable « à un étage sur rez-de-chaussée, avec hangar et jardin sur le derrière ». Les pièces à vivre de l’étage sont suffisantes et permettent à certains prévôts comme François Kachler en 1851, d’être logés sur place, chez le patron. Le rez-de-chaussée est réservé à la nouvelle salle claire et lumineuse donnant sur le jardin,  permettant un entraînement pour 7 assauts simultanés. Les planches d’assaut ainsi mises à la disposition des amateurs, offrent dans la capitale languedocienne des assauts publics où les Montpelliérains et les Montpelliéraines, même les plus comme il faut, assistent nombreux : « Les jours d’assauts, il y avait beaucoup de monde et quelques fois foule, mais jamais il n’y eu le moindre tumulte,… on n’entendait que le bruit des épées ou des paroles brèves, qui coupaient de temps en temps le silence qui convient à un exercice où l’action captive entièrement l’attention.»salle d'armes Jean-Louis

Une quantité inimaginable de maîtres, de hautes célébrités de tout genre et d’amateurs éclairés disséminés çà et là dans le monde entier sont passés par la salle d’armes montpelliéraine de Jean-Louis : les frères Franck et Louis de Saint-Étienne, Étienne Gombault, X. Sabadel, Léon Favery (1835-1915) Kachler, Mimiague professeur d’escrime à Paris, le docteur Richard Gordon (1789-1863). Son ami le professeur Lallemand (1816-1886) lui envoie les malades se refaire une santé dans la salle d’armes, comme le sieur Louis Gaventous de Bordeaux, qui, très jeune, donné pour perdu, finira professeur d’escrime à Mexico…

 Le génie de Jean-Louis est d’avoir toujours enseigné selon ses propres méthodes pour lesquelles il est considéré de nos jours comme le plus grand escrimeur du XIXe siècle et le rénovateur de la  Méthode d’escrime française. Mais, à l’inverse de ses contemporains, Jean-Louis fut un escrimeur silencieux qui n’a jamais écrit de traité technique ou pédagogique. Il a assuré la postérité de sa philosophie et de sa méthode en formant les plus grands maîtres d’armes français du XIXe siècle : Emmanuel Broutin (dit Manuel José) qui, émigré en Espagne, a continué sa carrière au service de la reine Isabelle II avant de diriger lui-même une salle d’armes très courue à Madrid. Pierre Bonnet, premier maître d’armes des Cent-gardes pour les officiers et sous-officiers de la Maison de l’Empereur et Maître d’armes du fils de Napoléon III. Jean-Louis a entretenu avec eux une correspondance suivie. Un autre de ses élèves, l’adjudant A. Galard, a écrit un traité d’escrime sur l’art du Maître (ce traité, retrouvé il y a quelques années, a été légué à la Fédération Française d’Escrime).

Dans le privé, qui était Jean-Louis ?

Sa vie nous réserve bien des surprises et des mystères.

Jean-Louis Michel

Jean-Louis Michel

Aux agents des recensements successifs de Montpellier (1836 à 1851), il déclare son inséparable compagne Joséfa (née le 18/7/1791, fille de Joseph et Thérèse Seisdedos) comme son épouse légitime. Est-ce à cause d’une circulaire raciste mise en place par Napoléon le 8 janvier 1803 (et non rapportée pendant une partie de la Restauration) qui interdisait les mariages entre Afro-descendants et le reste de la population ? Besoin d’assurer définitivement la situation financière de sa compagne ? Le fait est qu’âgés respectivement de 66 et 63 ans ils décident de mettre fin à de longues années de concubinage. La fidèle compagne dévouée qui « par ses vertus, son zèle de maîtresse de maison, son tact parfait dans les relations multiples de son mari, sut conquérir toutes les sympathies et tous les respects » devient officiellement Mme Michel le 23 novembre 1853 à Montpellier.

Acte de mariage de Jean-Louis et de Joséfa

Acte de mariage de Jean-Louis et de Joséfa

 En 1857, Jean-Louis est décoré de la Médaille de Sainte-Hélène créée par Napoléon III la même année, pour avoir combattu sous les drapeaux français de 1796 à 1815.

Médaille de Sainte-Hélène

Médaille de Sainte-Hélène

 En 1862, Jean-Louis se trouve sans prévôt et le Colonel du génie l’autorise à choisir parmi les élèves de la salle d’armes du régiment celui qui lui convient. Se rappelant sa propre expérience, il choisit le plus jeune et le plus faible sapeur du génie, Jean Oscar Amoir (1842-1868). Il en fit un excellent tireur et démonstrateur grâce à ses conseils paternels.

Bercé par le cliquetis de l’acier des fleurets, la vieillesse semblait ne devoir jamais altérer son énergie débordante. Malheureusement, dans les derniers mois de sa vie il devient quasiment aveugle, malgré une double opération de la cataracte opérée par le professeur Bouisson. En dépit de cette infirmité, ce génie de l’escrime continue à donner des leçons du matin au soir et à former des élèves. Jusqu’à 80 ans, il pouvait, grâce à sa connaissance du « sentiment du fer », c’est-à-dire au bruit que faisait la lame au contact de celle de l’adversaire, déterminer si la position de l’élève était bonne ou mauvaise. « Il était surprenant de voir ce vénérable aveugle donner une leçon d’assaut, corriger les défauts que, seul, le sentiment du fer pouvait lui révéler, et parer et riposter comme plus d’un clairvoyant.»

Le 10 janvier 1865, Jean-Louis a la douleur de perdre sa femme et il ne peut supporter ce chagrin, disant à ses intimes : « Avant un an, j’irai retrouver ma bonne compagne » (c’est ainsi qu’il l’appellera jusqu’à sa mort).

Comme il n’avait jamais manqué à sa parole, il quitta ce monde sans tambour ni trompette, rongé de chagrin, le 17 novembre 1865 et avec lui, disparaissait la plus grande figure de l’escrime du XIXe siècle.

Dans la matinée du dimanche 19 novembre, un cortège religieux et militaire, suivi de quelques amis dévoués, accompagnent jusqu’à sa dernière demeure « un de ces rares rescapés de la Grande Armée » au cimetière Saint-Lazare. Au moment de se séparer de lui, parmi les vieux compagnons groupés autour du cercueil, la voix émue et attendrie, J.-B. Nevet prononce une allocution émouvante retraçant la vie de cet homme d’honneur et de bien, vraiment modeste, intelligent et courtois (dans ce monde soldatesque et viril, Jean-Louis est connu pour n’avoir jamais proféré un seul juron).

 Sur la pierre tombale, très simple, sont gravés les insignes de la Légion d’Honneur et de la Médaille de Sainte-Hélène. Quelqu’un (Louise Almeida ?) a fait graver cette épitaphe aux termes assez mystérieux et alambiqués :

Tombe Jean-Louis Michel

 Ici repose M. Jean Louis MICHEL

Chevalier de la Légion d’honneur

Titré d’examinateur de la dextéritéProfesseur d’escrime de la Ville de Montpellier

Philosophique et mathématique des armes

De tous les royaumes et seigneuries d’Espagne

Né en mars 1785

Décédé le 17 novembre 1865

 Et après le décès de Jean-Louis, qu’est devenue l’escrime montpelliéraine ?

 Oscar épousera en septembre 1866 la nièce de Joséfa, Louise Almeida, que les Michel ont recueillie au décès de ses parents. Par ce mariage quelques mois après le décès de Jean-Louis, il hérite de la direction de la salle qu’il ne gardera pas très longtemps, il décède à son tour à 26 ans, le 3 octobre 1868. L’unique enfant du couple, Jean-Louis Joseph né en juillet 1867, décède le 9 mai 1871. Louise Almeida se remariera avec un ancien adjudant, Joseph Durox et depuis 1903, elle repose auprès d’eux dans la tombe de la famille Jean-Louis au cimetière Saint Lazare. L’école est ensuite dirigée par Étienne Gombaud (ou Gombault) le professeur d’escrime domicilié chez le maître, ensuite en 1885 par un ancien élève de Jean-Louis, X. Sabadel ex-premier maître au 65e régiment de ligne. Dans le sillage du succès, d’autres académies d’escrime montpelliéraines voient le jour comme celle de François Caussel, 5 Plan de Palais, en 1885. Le 1er  novembre 1907, est fondée l’Association Jean-Louis qui enseignera jusqu’au début des années 1960. A l’occasion de cette fondation, « Montpellier, fidèle à ses héros, voulut honorer sa mémoire. Un buste dû au ciseau de Jouveau, directeur des Beaux-Arts, qui était destiné à un jardin public est actuellement conservé par un émule du grand escrimeur. M. Fabre faisait revivre au Grand Théâtre de Montpellier la vie de Jean-Louis, par un drame justement intitulé « Jean-Louis »… cette soirée inoubliable fut complétée par des assauts de Kirchiffer, alors champion du monde des maîtres d’armes, qui tira contre Maistre, du génie où servit Jean-Louis. En 1953, une exposition organisée par l’Entente Bibliophile, permit d’admirer à la Tour de la Babote, des anciens souvenirs et notamment le buste du maître. Une peinture unique au monde le représentait au cours » (Midi Libre, novembre 1965, le mois du centenaire de la mort de Jean-Louis). Ensuite, quelques transfuges du prestigieux club disparu, parmi lesquels François Romieu, Ghislain Vayssière et le Maître A. Montignac, créent un club d’escrime basé sur un recrutement d’étudiants, le M.U.C. dont les activités se poursuivront dans la salle « Firmin », rue Stanislas-Digeon.

En 1955, une salle « Jean-Louis » a été fondée à Auckland (Australie).

Si Jean-Louis a laissé une postérité spirituelle, nous savons aussi qu’il avait eu une fille.

Une preuve de l’existence de cette demoiselle est conservée de manière inattendue :

Il y avait un musicien montpelliérain, domicilié tout jeune rue de la Monnaie à Montpellier, Victor Roger (1853-1903) auteur d’opérettes à succès, ami des librettistes Antony Mars et Hippolyte Raymond, qui leur dit : « J’ai de l’époque où j’étais enfant, conservé le souvenir d’un personnage qui ne manquait pas d’originalité. C’était la jeune fille d’un maître d’armes qui ne rêvait que d’escrime et ne se trouvait bien que sur la planche d’assaut. Elle avait remporté de nombreux prix contre des escrimeurs civils et militaires. Ne pourrait-on rien faire avec un tel personnage ? ». Ainsi, en 1892, est créée une opérette Les Vingt-huit jours de Clairette dont l’héroïne est « Clairette Pastoureau », fille d’un maître d’armes qui part faire ses 28 jours au régiment des Hussards de Montargis.

L’existence de cette fille est confirmée par Vigeant : « Le jour vint où Jean-Louis ne quitta plus le foyer où il s’était créé enfin cette joie intime dont sa jeunesse avait été privée : une famille. Une fille qui lui naquit, compléta son bonheur.»

Jean-Louis prend en main la destinée de cette fille providentielle et la forme au maniement des armes à Montpellier. Elle devient une : « championne d’épée et de pistolet qui se fit connaître dans de nombreux assauts et y gagna un mari. » Pour les assauts, elle revêtait « un élégant costume, à peu près copié sur celui dans lequel on montre, en gravure, le chevalier d’Eon ». Les qualités d’escrimeuse de la demoiselle étaient si fameuses que chacun s’accordait à penser que le successeur de l’école de Jean-Louis était naturellement désigné, mais « quelques années plus tard Melle Jean-Louis renonçait à son fleuret pour se marier avec un médecin distingué qui avait su apprécier ses qualités, le docteur Veillard de Toulouse. Cette union fut malheureusement de courte durée, la jeune femme mourut sans même laisser à son mari désolé la consolation d’un enfant.»

 Mais qui est donc cette demoiselle Jean-Louis, sans prénom, simple silhouette  « brune, la taille élancée et au teint de créole » ? Décidément, le chapitre de la vie privée de Jean-Louis nécessite une petite enquête, puisque par Vigeant et Roger, nous n’en savons guère plus.

 Elle aurait « gagné » un mari grâce au maniement du fleuret et du pistolet.  Se serait-elle mariée avec un prévôt de Jean-Louis ?

Le 18 aout 1843 à Montpellier, Jean-Louis est invité au mariage du professeur d’escrime Étienne Gombaud, originaire de Saint-Laurent du Médoc, 35 ans, qui loge chez lui (il y logera jusqu’en 1866 au moins). La jeune épouse se nomme Rose Michel… mais la demoiselle de 19 ans est fille de Vital, un cordonnier de Montpellier. Fausse piste, il faut chercher ailleurs.

 En y regardant de plus près, les recensements sur Montpellier nous éclairent un peu et nous donnent quelques pistes.

En 1836, seule la présence de Joséfa, compagne de la vie de Jean-Louis, est attestée.

Quinze ans plus tard, en 1851, avec Jean-Louis et Joséfa, apparaît Louise Joséphine, 23 ans, vivant des revenus de ses parents, présentée comme « enfant à charge », ce qui ne signifie pas explicitement fille du couple. D’ailleurs Vigeant situe « l’arrivée » de la demoiselle au foyer Michel vers 1849. Rappelons-nous que lorsque le couple se marie en 1853, ils sont âgés de 66 et 63 ans…

Louise Joséphine… 23 ans, donc née vers 1828-1829 et ne figurant pas au recensement de 1836 ?

Au foyer des Michel, dix ans plus tard (1861), apparaît Louise Almeida, 30 ans, nièce de Joséfa, et future Mme Amoir…

 Peu soucieux de laisser des traces écrites, Jean-Louis avait établi cependant un testament dans lequel il mentionne un legs en faveur des soldats nécessiteux décorés de la Médaille de Sainte-Hélène et y désigne deux colégataires universelles : Louise Almeida et… Stéphanie Raffeneau-Delile. Ce nom ne nous est pas inconnu, mais comment et pourquoi cette demoiselle figure-t-elle sur le testament du Maître d’armes ? Qui est-elle ?

Un inventaire des biens du testateur effectué à la demande des héritières va permettre aux demoiselles Almeida et Raffeneau de se dévoiler un peu.

 L’inventaire fait apparaître l’univers simple et austère de Jean-Louis, quelques tableaux et meubles modestes, une bibliothèque vide d’ouvrages sur l’escrime, des pistolets, des carabines, 3 épées mais aucun fleuret d’étude… Jean-Louis les avait-il donnés à son prévôt avant de mourir ?

 Stéphanie Joséphine Angélique Raffeneau-Delile

Le procès-verbal de l’inventaire nous apprend qu’elle est la « fille mineure de Charles Raffeneau-Delile, (né en 1825, peintre, fils d’Alire, décédé en octobre 1854 à Toulouse), sous la tutelle de sa mère Louise Geneviève Cruchant, épouse en secondes noces de M. François Villar, docteur en médecine, domiciliée avec ce dernier à Toulouse ». Autrement dit, Stéphanie est la petite-fille d’Alire, déjà rencontré plus haut et nous retrouvons une personne mariée à un médecin de Toulouse… du docteur Veillard au docteur Villar, il n’y a pas loin…

Acte de mariage Cruchant/Villar

Acte de mariage Cruchant/Villar

mariage Cruchant Villar 2 Comment l’amitié entrevue entre l’escrimeur et le botaniste a-t-elle débouché sur un mariage entre Charles, le fils du notable, et une jeune femme qui accouche à Montpellier au domicile du professeur d’escrime ?

L’enquête dans les actes d’état civil indique que Stéphanie est née le 7 mai 1852 au domicile de Jean-Louis, faubourg de Lattes, de Charles, 27 ans et Geneviève Louise Cruchant 23 ans, sans profession, son épouse. C’est le maître d’armes Kachler qui déclare sa naissance.

Le 4 juillet 1853, toujours au domicile de Jean-Louis, naît un autre enfant du couple, Jeanne Elisabeth Raffeneau-Delile et c’est Jean-Louis qui accomplit les formalités de déclaration à l’officier de l’état civil. Cet enfant décède le 28 mai 1858 maison Foulquier, rue du Faubourg de Lattes (maison mitoyenne à celle de Jean-Louis) et le déclarant est le jeune étudiant en médecine François Villar (le père, Charles, étant décédé à Toulouse en octobre 1854).

Les archives du mariage Raffeneau-Cruchant célébré à Paris le 22 avril 1851 (Charles demeure rue Pavée Saint-André-des-Arts, n°12) ont disparu, mais dans les publications des bans du mariage d’avril 1851 à Montpellier, la future épouse est déclarée « mineure ( ?) domiciliée à Montpellier, fille naturelle de père inconnu et de Marguerite Cruchant, sans profession, actuelle épouse d’André Vincent, journalier à Nancy». Les archives des minutes notariales de maître Eugène Duval à Paris attestent qu’un contrat de mariage a été passé le 19 avril 1851 et, après le mariage, le 6 mai, le même notaire enregistre une donation entre époux.

Lorsque la veuve Raffeneau se remarie à Montpellier avec le futur docteur Villar (il est encore étudiant) le 9 septembre 1858, les informations sont plus précises : « née à Nancy le 23 décembre 1827, fille naturelle de père inconnu et de feu Marguerite Cruchant, sans profession, décédée à Nancy en octobre 1851 ». Un contrat de mariage a été établi chez maître Chivaud à Montpellier. Parmi les témoins de ce second mariage : Edmond Servel, professeur de musique, ami et voisin de Jean-Louis au 16 rue du manège, et… Jean-Louis Michel, professeur d’escrime, 75 ans.

Jean-Louis est de tous les actes importants de la vie de la jeune lorraine !

 C’est donc Geneviève Louise Villar qui représente sa fille Stéphanie, âgée de 13 ans, lors de l’inventaire des biens de Jean-Louis. Il faut noter qu’une dispute éclate au cours de l’inventaire entre le représentant de Geneviève Villar et l’exécuteur testamentaire au sujet d’une clause du testament de Jean-Louis « qui voudrait priver Madame Villar de l’administration et de la jouissance légale des biens que sa fille mineure est appelée à recueillir dans la succession du testateur ».

Est présent également le jour de l’inventaire, un personnage très proche de Jean-Louis, puisque témoin du mariage Villar-Cruchant : M. Jacob Lévy, marchand tailleur d’habits domicilié à Montpellier. Mais ce jour-là, le tailleur est présent en tant que « subrogé tuteur de la mineure Stéphanie Joséphine Angélique Raffeneau Delile, nommé à cette fonction par délibération du conseil de famille de celle-ci, puis devant le dit M. Déjean juge de paix, le 27 du présent mois ». La question est : pourquoi Jean-Louis a-t-il éprouvé le besoin de protéger cet enfant ? De qui se méfiait-il ? de Geneviève Cruchant ou de son jeune mari, le docteur Villar ?

Comment, née de père inconnu, Geneviève Louise Cruchant s’est-elle retrouvée à Montpellier chez Jean-Louis ? L’hypothèse la plus réaliste plaide pour l’existence d’une “Mlle Jean-Louis” qui ne serait autre que Geneviève Louise Cruchant.

Si tel était le cas, Mlle Jean-Louis ne serait donc pas la fille de Josefa Montès, mais le fruit d’une liaison à Nancy ou à Metz, lors du séjour lorrain du régiment du génie de 1820 à 1828. Jean-Louis pourrait avoir récupéré sa fille à l’adolescence, voire lors du mariage de sa mère Marguerite, et l’aurait intégrée à la cellule familiale montpelliéraine. La déclaration au recensement de 1851 d’une “Louise Joséphine” peut jouer sur la paronymie avec la véritable “Louise Geneviève”. La jeune fille pourrait avoir été initiée à l’escrime dès son arrivée à Montpellier, s’être exercée avec les élèves de son père, se faisant ainsi remarquer par le fils Raffeneau-Delile, mis dans la confidence de sa véritable origine par son père.

Une épopée romanesque digne d’un roman de cape et d’épées !

hbfhebei

Je jette avec grâce mon feutre,

Je fais lentement l’abandon

Du grand manteau qui me calfeutre,

Et je tire mon espadon ;

Élégant comme Céladon,

Agile comme Scaramouche,

Je vous préviens, cher Mirmidon,

Qu’à la fin de l’envoi, je touche !

 (Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, acte I, scène IV)

Sources :

–          Arsène Vigeant, Un maître d’armes sous la Restauration (Paris, 1883)

–           Notice biographique sur Jean-Louis et son école (publiée anonymement à Montpellier, Imprimerie Ricard Frères, 1866)

–          l’excellent site : http://lelanguedocsportif.org/articles/portrait/64-jean-louis-michel.

Une réflexion sur “MICHEL Jean-Louis, dit JEAN-LOUIS

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