SAUSSURE, Judith de

Judith de SAUSSURE. Née le 6 avril 1745 à Genève, d’une famille originaire de Lorraine qui s’était réfugiée à Genève à l’époque de la réforme de Calvin et avait été reçue à la bourgeoisie de la ville en 1635. Décédée à Montpellier et inhumée au cimetière protestant de la ville.

Plusieurs membres de la famille Saussure sont passés à la postérité :

songeons à Nicolas de Saussure (1709-1791), qui s’illustra dans l’agronomie ; à Nicolas-Théodore (1767-1845) dans la chimie ; à Henri (1829-1905) dans l’entomologie ; enfin à Ferdinand (1857-1913) en linguistique.

La montpelliéraine Judith de Saussure est précisément la fille du premier cité, l’agronome de renom.

Nicolas de Saussure, fils du syndic de Genève Théodore de Saussure, est avocat, membre des Conseils de la ville de Genève et châtelain de Jussy (petite commune du canton de Genève). Sans cesse plongé dans des travaux d’agriculture sur ses deux domaines de Frontenex (commune de Cologny) et de Conches (commune de Chêne-Bougeries), il publie le fruit de ses expériences dans sept mémoires à caractère agronomique. Il collabore à la célèbre Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, rédigeant les articles sur la vigne, le raisin, les vendanges et les vins. Les principaux thèmes qu’il aborde sont la préparation du sol, les variétés de céréales et la viticulture. Il est membre de plusieurs sociétés savantes, dont la Société Economique de Berne, la Société des Arts de Genève et la Société royale d’agriculture d’Auch (France).

Il épouse en 1739 à Genève Renée de La Rive (1715-1789), fille d’Horace-Bénédict de La Rive, avocat et conseiller de Genève, et a deux enfants : Judith, dont nous parlerons plus en détail ci-après, et le célèbre Horace-Bénédict (1740-1799).

Horace-Bénédicte de Saussure en tenue de géologue (par Christian von Melchel d'après Jens Juel), deuxième moitié du 18e siècle. (Source : Bibliothèque de Genève, Centre d'iconographie genevoise).

Horace-Bénédict de Saussure en tenue de géologue (par Christian von Melchel d’après Jens Juel), deuxième moitié du 18e siècle. (Source : Bibliothèque de Genève, Centre d’iconographie genevoise).

Hygromètre à cheveu de laboratoire inventé par Horace-Bénédicte de Saussure. (Source : Collection du Musée d'histoire des sciences de Genève, photographie Philippe Wagneur © Muséum de Genève).

Hygromètre à cheveu de laboratoire inventé par Horace-Bénédicte de Saussure. (Source :
Collection du Musée d’histoire des sciences de Genève, photographie Philippe Wagneur © Muséum de Genève).

Né à Conches le 17 février 1740, Horace-Bénédict de Saussure devient, après ses études scientifiques, Professeur de philosophie et de sciences naturelles à l’Académie de Genève à l’âge de 22 ans : il occupera cette chaire pendant 24 ans (1762-1786), et sera Recteur de cette Académie entre 1774 et 1776. Sa curiosité le poussa à s’intéresser à des domaines variés : il est tour à tour physicien, naturaliste, minéralogiste… Attiré par la botanique sous l’influence de son oncle Charles Bonnet, il se tourne vers la géologie, dont il est l’un des pionniers, et vers la météorologie. Les Alpes constituent son terrain de recherche et il y effectue de nombreuses excursions. Ses Voyages dans les Alpes (4 volumes parus entre 1779 et 1796) marquent le véritable acte de naissance de la géologie alpine. On lui doit l’invention de plusieurs instruments de mesure, dont le plus connu est l’hygromètre à cheveu.

Il effectue de nombreux séjours en France, en Allemagne, en Angleterre (1768-1769), puis en Italie (1772-1773), durant lequel il gravit l’Etna. Sa gloire culmine avec l’ascension du Mont-Blanc, dont il atteint le sommet le 3 août 1787. Fondateur (en 1776) de la Société des Arts de Genève (dont il est président de 1793 à 1799), il est reçu membre étranger de la Société royale de Londres (1788) et de l’Académie des sciences de Paris (1790).

Monument de Chamonix en hommage à Saussure : le guide Jacques Balmat indique le sommet du mont Blanc à H-B de Saussure (Source : site promenade34.free.fr)

Monument de Chamonix en hommage à Saussure : le guide Jacques Balmat indique le sommet du mont Blanc à H-B de Saussure (Source : site promenade34.free.fr)

Sa soeur naît cinq ans plus tard, le 6 avril 1745. Judith est baptisée à la cathédrale protestante Saint-Pierre de Genève. Jeune femme douée de beauté et d’esprit, Judith fit – pour son malheur – la rencontre de Voltaire, un soir de 1768, lors de la présentation de l’une des pièces du maître.

Nous connaissons les impressions de Judith lors de cette première rencontre par le récit qu’elle en a fait à son frère, alors en voyage en Angleterre:

« Nous avons passé un été fort agréable, un des plus brillants qui aient jamais existé dans notre pauvre Genève. On a joué des comédies à Pregny. Les demoiselles Sales et sont en tout de charmantes filles à qui le public, souvent injuste, avait fait un très grand tort. On a joué l’Enfant prodigue. M. de Voltaire a quitté Ferney pour jouir du succès de sa pièce. Je me trouvais à côté de lui à la comédie ; comme tu sais que je ne le connaissais pas, j’en fus très enchantée ; il me parla de toi, il m’a chargée de t’écrire qu’il avait eu le bonheur de passer deux heures à côté de moi et que tu es un des hommes qu’il estime le plus ; il nous a invités à dîner. Je crois que nous irons un de ces jours. Comment ta femme s’amuse-t-elle à Londres? »

Voltaire avait 74 ans, Judith 23. Il la trouva charmante, elle fut éblouie. L’invitation arriva bientôt, et fut suivie de beaucoup d’autres, pendant quatre ans. Une correspondance s’établit également entre eux.

Et puis un soir de 1772, ne se sentant pas de recevoir une nombreuse compagnie, Voltaire se fit remplacer pour le dîner mondain par sa nièce et compagne, Madame Denis, et proposa à Judith de souper en tête-à-tête. C’est alors que tout bascula.

De commérages en exagérations, l’écho de ce repas et du léger évanouissement de Voltaire se transforma en rumeur. De mauvaises langues affirmèrent que Voltaire s’était comportée de façon déplacée à l’égard de Judith ou – pire encore – que celle-ci avait été la maîtresse de Voltaire !

Il est vrai que la réputation de galanterie du vieil écrivain n’était plus à faire : seuls les hôtes privilégiés du château étaient admis dans la chambre de Voltaire qui lui tenait lieu de bureau; les femmes venaient « embrasser » Voltaire « dans son lit » et il se plaignait « gaiement qu’elles laissent dans une couche solitaire un homme si jeune et si joli ».

La Correspondance littéraire de Grimm se fit l’écho de la rumeur : Judith y est surnommée « la Messaline de Genève » – Messaline, l’impératrice romaine à la conduite scandaleuse et au dévergondage sans borne !

La rumeur fut colportée jusqu’à Paris et parvint même, dit-on, aux oreilles de Louis XV. Chacun y allait de son commentaire, amusé, sarcastique ou dubitatif. Diderot par exemple écrit à Voltaire qu’il lui semble « effrayant qu’une jeune femme ait eu la vanité de coucher avec l’homme unique de son siècle » !

Voltaire démentit mollement. Son secrétaire attitré, Jean-Louis Wagnière, s’inscrivit lui aussi en faux contre l’infâme rumeur : « Dans le moment de son étourdissement, j’étais dans sa chambre avec Melle de S***, et [Voltaire] me dictait de son lit. C’est à tort que l’on a cherché à déshonorer cette demoiselle aimable et respectable par elle-même et par sa famille. Ce fut Mme Denis qui se plut à faire courir ce bruit, excitée par son esprit de jalousie extrême contre toutes les personnes auxquelles son oncle témoignait de l’estime et de l’amitié. M. de Voltaire se plaisait à raisonner avec mademoiselle de S***, qui était très instruite et avait beaucoup d’esprit ».

Huber Voltaire

Mais la rumeur causa de sérieux ennuis à sa victime, qui se heurta à l’hostilité des salons genevois. « Nous sommes furieusement méchants dans notre charmante République [de Genève] », écrira Judith à son frère. La famille Saussure traita l’affaire avec le mépris qu’elle mérita. Mais cela suffisait-il pour l’étouffer entièrement ?

Car en 1777 Judith quitta Genève, définitivement.

Comme sa mère (qui sera invalide à la fin de sa vie) et son frère, Judith est de santé fragile. Depuis 1768, elle souffre de maux d’yeux, et les médecins finissent par lui conseiller de changer de climat : l’hiver trop froid de Genève serait un facteur aggravant de la maladie. Telle fut la raison officielle de son départ.

Judith part donc passer l’hiver 1777 dans une « station climatique », Montpellier, où elle va en réalité s’établir et rester plus de trente ans. Elle demeure « vis-à-vis de la petite porte de l’église des jésuites ».

Grâce à son intelligence, son charme et sa fortune, Judith s’intègre dans la bonne société montpelliéraine. Elle passe les étés dans les Cévennes, voyage, ne faisant plus que de brefs séjours à Genève : « Tu les quitteras, ma bonne soeur, ces aimables habitants de Montpellier », lui écrit son frère Horace-Bénédict à la fin de l’année 1780, « pour venir dans le sein d’une famille qui sait t’aimer encore mieux qu’ils ne t’aiment. J’attends et nous attendons tous ce moment avec la plus vive impatience, mais ménage-toi, préserve-toi soigneusement de toute indisposition qui nous prive de ce plaisir. » Les liens avec sa famille restent forts, faits d’échanges de correspondances et de cadeaux : Judith reçoit régulièrement les fameuses truites du lac Léman, elle envoie de son côté des échantillons géologiques à son frère.

L’intelligence, le charme et la fortune de Judith lui assurent à Montpellier une vie sereine, entourée d’amis français et anglais : Judith tient salon, et en 1800 reçoit la visite de Bonaparte.

En 1808, elle publie un petit volume d’Anecdotes extraites de la volumineuse histoire de Russie de Leclerc, qu’elle dédie à son médecin de Montpellier, M. Baume. Elle est également l’auteur d’un « Eloge historique de M. de Périgord, commandant en chef de la province de Languedoc » (1798).

Elle s’éteint à 64 ans, le 4 décembre 1809 : elle est la troisième personne à être inhumée au tout nouveau cimetière des protestants. Mais sa tombe malheureusement a depuis longtemps disparu.

Bibliographie :

Douglas W. Freshfield, Horace-Bénédict de Saussure, 1920.

Jacques Proust,

  • « Un témoin de la vie à Montpellier à la fin de l’Ancien Régime : Judith de Saussure », Bulletin de l’Académie des sciences et lettres de Montpellier, t. 17, 1986, p. 139-150;
  • « Une victime de Voltaire en exil à Montpellier à la fin du XVIIIe siècle : Judith de Saussure », dans Studies on Voltaire and the eighteenth century, 1992, vol. 196, p. 17-32.

Christophe Paillard, « Entre tourisme et pèlerinage, voyage d’affaires et expérience littéraire: Jean-Louis Wagnière, acteur et témoin de la « visite à Ferney », revue Orages. Littérature et culture 1760-1830, 2009, vol. 8, p. 21-50.

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