WILSON Lydie et Jeanne

Fanny Lydie WILSON (Paris, 9/4/1850 – Montpellier, 18/9/1880), poétesse, et Jeanne Marguerite WILSON (Paris, 1852 – Montpellier, 2/11/1877), artiste peintre

Lydie-Dulciorella et Jeanne-l’Albeto, deux femmes, deux sœurs, deux passionnées, deux destins tragiques.

Le 16 août 1873, Lydie Wilson épouse à Paris un ami d’enfance, Louis Xavier de RICARD (1843-1911), poète et journaliste. Leurs deux familles entretenaient depuis longtemps des relations de voisinage et d’amitié. Aussitôt mariés, passionnés par le Midi et la langue d’Oc, ils se fixent définitivement à Montpellier, d’abord près de Castelnau-le-Lez, au Mas du Diable, puis de l’autre côté du Lez dans une maison plus confortable au Plan-des-4-Seigneurs, le Mas de la Lauseto (mas de l’Alouette : c’est Lydie qui a trouvé le nom).

Lydie Wilson

Lydie Wilson

Pour autant, les liens avec la capitale ne sont pas rompus et en 1876 Xavier de Ricard y met sur pied une société méridionale de félibres parisiens, La Cigale, dans laquelle il entraîne un jour l’écrivain et poète lauragais Auguste Fourès (1848-1891). Devenus amis, c’est au Mas du Diable qu’en mai 1876, Fourès rencontre pour la première fois Lydie, dont il sera le parrain littéraire, et sa sœur Jeanne, La Janourèlo, l’Albeto, dont il sera amoureux.

Lydie Wilson-de Ricard, alias Na Dulciorella ou encore Lidia Colonia, sera une des premières femmes membres du Félibrige, amoureuse de l’histoire languedocienne, partageant pleinement les idées de son époux, participant activement au développement d’un félibrige rouge et latin pour en devenir une égérie persuasive. Le couple et Fourès vont éditer pendant trois ans un almanach, La Lauseto, nourri de l’histoire des troubadours,  des idées républicaines et fédéralistes. Lydie et sa sœur Jeanne, peintre de paysages, parcourront la campagne des environs de Montpellier et échangeront une importante correspondance.

Jeanne, La Janourèlo, aimée de Fourès, meurt le 2 novembre 1877 ; Lydie, La Dulciorella épouse et égérie de Ricard, décède en 1880.

En 1891, X. de Ricard fait éditer Au bord du Lez, recueil posthume des œuvres de sa femme, contenant toutes ses poésies occitanes et de langue française, sa correspondance intense et engagée à Jeanne, Fourès, Mistral, à sa famille, à lui-même. On peut y lire l’amour partagé de Jeanne et Fourès, mais aussi les enjeux politiques et sociaux de l’époque : amnistie des communards, question du mariage et du divorce, condition des femmes. Ricard en a également rédigé la préface que nous citons ci-dessous, hommage simple et émouvant à ses femmes trop tôt disparues :

« L’art et l’équité furent toujours son inséparable culte.

Lydie Wilson naquit en 1850 à Paris, de famille écossaise par son père et flamande par sa mère, mais d’un flamand très francisé, et peut-être mitigé de quelques gouttes de sang espagnol. Son père était dans le commerce, mais très passionné, – en dilettante, – pour la peinture, autant que sa mère l’était pour la musique. Ces deux courants s’unirent en Lydie qui, tout enfant déjà, très réfléchie, très observatrice, – témoigna d’une organisation tout spécialement intellectuelle et artiste. Et, dès sa jeunesse ayant assisté, chez mes parents, à l’éclosion et à tout le mouvement du Parnasse contemporain, auditrice très attentive de nos théories et de nos vers, ses préférences allaient directement à nos maîtres, surtout à Leconte de Lisle ; leurs livres que je lui prêtais, ainsi que ceux de mes amis, décidèrent de ses tendances artistiques, en même temps que, passionnée de justice et de liberté, elle s’enquêtait en toute conscience des problèmes et de leurs solutions. – Car ces deux préoccupations égales, l’art et l’équité, furent toujours son inséparable culte.

Lydie Wilson

Lydie Wilson

Puis elle partit pour l’Angleterre, où elle passa quelque temps dans un pensionnat, à Kenilworth. Elle en revint, sachant et parlant admirablement l’anglais, mais peu sympathique à cette nation qui la révoltait par ses égoïsmes et ses hypocrisies. Pourtant elle en rapportait deux admirations qui eurent une grande influence sur elle : Shelley et Robert Burns. – A cette époque, très artiste déjà, son choix n’était pas encore fait entre les arts qui semblaient la solliciter presque également; ainsi, excellente musicienne, mais, sans exclusivisme, éprise de l’école nouvelle et des vieilles chansons populaires, elle se sentait curieuse aussi de la peinture; et comme sa sœur cadette Jeanne était, elle, poussée très décidément vers cet art, leurs parents résolurent de leur donner un maître. Elles étudièrent toutes deux ensemble d’abord chez un peintre dont je ne me rappelle pas le nom, ensuite dans l’atelier de M. Dupuis, tué depuis si malheureusement en duel, et qui, s’étant compromis dans la Commune, rentrant alors d’un exil récent en Angleterre.

Des livres comme celui-ci ne sont destinés qu’aux gens qui savant lire. Ils sont au-delà de la préhension intellectuelle des personnes qui font leur coutumière alimentation intellectuelle de la littérature des faits divers, et de celle, – moins littéraire encore, – de certains feuilletons. A ces personnes ce livre serait, pour user d’un terme de troubadour, du parler clos. Mais les autres y décèleront des qualités d’observation, d’analyse, et des subtilités de sensation et de rendu qui leur feront comprendre pourquoi d’abord attirée par tous les arts, Lydie s’inclina de plus en plus vers la poésie qui, avec la musique, était seule capable de l’exprimer. Pourtant ses études picturales, en achevant l’éducation de ses yeux, lui furent plus qu’utiles, et lui permirent de voir mieux, et de sentir avec une plus grande précision les couleurs et les formes. – Ce ne fut qu’en 1873, que son option fut faite et définitivement pour la littérature; cette année même elle devenait ma femme; nous partîmes aussitôt nous rapatrier dans le Languedoc (à Montpellier), où m’attiraient, comme elle disait, « des appels de sang et d’un long atavisme. »

Morte jeune, ce volume est loin de la contenir toute entière. Vers la fin de sa vie, – déjà malade de la maladie qui devait si cruellement l’emporter et si tôt, elle rêvait, éprise des légendes et des chansons populaires, d’essayer sous une forme très artiste à la fois, très subtile et très simple, l’éducation des âmes enfantines, – et des féminines presque aussi infantiles, sinon plus. C’était, selon elle, le grand rôle qui appartenait à la femme, de se faire par l’art, l’éleveuse de toutes ces âmes, ignorantes ou obscures, et la consolatrice des dévoyées. Il ne lui fut pas permis de commencer la réalisation de ce rêve.

Pendant quelques années, nous avions presque vécu en plein ciel, dans l’enfièvrement de tous les bons combats et la jouissance d’une nature passionnément admirée et aimée. Elle avait eu le bonheur de faire partager la joie de tout cela à sa sœur Jeanne qui, chaque année, venait passer quelques mois à notre mas; – et ce qui prouve la puissance, l’ensorcellement du Midi, sa sœur en devint, autant qu’elle, tellement enthousiaste, qu’elle ne le quittait jamais sans nostalgie. Merveilleusement douée et artiste aussi, la pauvre Albeta (petite Aube), comme elle fut baptisée félibresquement par Auguste Fourès d’un nom qui lui est resté dans tous nos souvenirs ! elle avait concentré dans la peinture toutes ses facultés esthétiques. Déjà ses aptitudes s’affirmaient par mieux que des espérances de talent, et elle commençait à donner ce que ses maîtres et nos amis attendaient d’elle. Nous faisions, tout éveillés, de grands rêves, et nous voyions Auguste Fourès combattant plus étroitement encore avec nous trois, tous les combats déjà entrepris ensemble pour l’art, pour la langue d’oc et pour la justice.

Ces joies furent, comme toutes, de peu de durée. L’A1beto redescendit un jour de Paris, pâlie et languissante : bronchite, nous disait-on. C’était la phtisie.

D’abord nous crûmes qu’aidés du climat, et avec la complicité de toutes les vertus de la terre et du soleil du Midi et de nos affections, nous réussirions à ralentir le mal et à l’arrêter. Et nous avions, en effet, presque réussi. Malheureusement, rappelée à Paris, elle y perdait bientôt tout ce qu’elle avait reconquis d’elle-même. L’inquiétude et la tristesse entrèrent alors au mas pour n’en plus sortir. Et Lydie, comme elle l’écrivait à Fourès, eut le pressentiment « qu’elle avait vécu tout son bonheur et que nous nous acheminions vers la nuit. ».

La mort humaine, qu’elle n’avait pas encore vue, lui apparut alors comme un présage dont elle fut épouvantée, dans un pauvre petit être presque humain en effet, qu’elle affectionnait beaucoup. Sa guenon, miss Auriola, comme elle l’avant appelée, s’éteignit dans ses bras avec une agonie d’enfant.

L’impression que lui fit cette mort fut terrible […]

Le 2 Novembre de la même année, Jeanne, avec une sérénité d’enfant, expirait comme en rêve, balbutiante et le rire aux lèvres.

Je ne me sens pas capable de parler du désespoir de Lydie […] Avait-elle contracté à soigner sa sœur, avec le dévouement d’une mère, la contagion du même mal ? […] Chaque jour le mal long l’affaiblissait davantage […]

Et quand, par une cruelle journée de Septembre, elle sentit la mort venir, elle l’accueillit non sans tristesse et sans regret, mais avec le calme et d’un esprit soumis et préparé à l’inévitable. – Elle n’eut pas une minute de faiblesse ni d’épouvante; ses dernières paroles, après un adieu à ses parents présents, furent pour me recommander de lutter pour nos idées, comme j’avais fait avec elle; et de la garder, elle, toujours vivante près de moi par le souvenir. Puis elle me pria de la réunir, là-bas à sa sœur, dans le même tombeau, au milieu de cette nature à laquelle elle devait tant de joie, et près de ce Lez que toutes deux elles avaient tant aimé. – Et, comme elle l’a voulu, elles y reposent ensemble en cette terre qui m’est devenue encore plus sacrée par ce double dépôt confié.

Elle mourut dans sa foi, sans hésitation, résolument comme elle avait vécu. Non l’euthanasie, la bonne mort, n’est pas dévolue aux seuls croyants des religions. En une vie où j’ai eu la douleur d’assister déjà à bien des agonies, nulle ne m’a apparu aussi sainte et aussi magnifique, aussi enviable que celle de cette jeune femme, s’évanouissant en pleine et sereine conscience de soi-même. »

 En 1933, le Félibrige et la municipalité de Montpellier édifient en hommage à L.-X. de Ricard un cénotaphe au cimetière Saint-Lazare, œuvre de l’architecte Marcel Bernard et du sculpteur Guigues. En 1995, Lydie-Dulciorella et Jeanne-l’Albeto ont été à jamais réunies devant le monument, sous la colonne délicatement sculptée de lierre qui ornait leur tombe abandonnée.

Tombe soeurs Wilson

Sources : Lettres de la félibresse rouge Lydie Wilson de Ricard, édition présentée par Rose Blin-Mioch, PULM, 2013.

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