BLANC Etienne Joseph Marie alias D’JELMAKO

Etienne Joseph Marie BLANC, alias D’JELMAKO « le Tonnerre qui gronde ». Artiste funambule. Né le 24 décembre 1857 à Marseille. Célibataire. Fils de Louis Pierre BLANC et de Sophie LAURENS. Décédé le 31 Juillet 1933 à Montpellier. Inhumé au cimetière de l’Extension de Saint-Lazare : Extension 3, 8ème division, n°1 du 1er rang.

2015-10-04 11_42_14-Résultats Google Recherche d'images correspondant à http___images-01.delcampe-st          La vie ne tient qu’à un fil, c’est bien connu.

Mais le public qui applaudit les rois de l’acrobatie, sur la scène des music-halls, l’ arène de nos cirques ou même dans les rues, se demande à peine, en les voyant exécuter leurs merveilles de force et d’adresse, d’où ils viennent, comment ils se sont formés. « Qui donc, en voyant le papillon étaler aux rayons du soleil ses ailes resplendissantes, songe à la larve obscure ou à la chenille rampante dont il est issu ? » (Georges Strehly dans L’acrobatie et les acrobates en 1904)

Comment un indien né en 1857 non loin du vieux port de Marseille fut inhumé au cimetière Saint-Lazare ?

Quelques années plus tôt, en 1846, Louis Pierre Blanc, jeune marseillais de 20 ans à peine, issu d’une famille de cultivateurs, émigre au Canada où il est embauché comme régisseur dans une grande coupe de bois. Là-bas, au cœur de la nature sauvage, dans les immenses forêts d’érables, de pins et de mélèzes il rencontre des trappeurs canadiens francophones, côtoie ces authentiques « coureurs des bois » et avait fini par épouser une jeune-fille de sang mêlé Peaux-Rouges et français, Sophie Laurens, de 6 ans sa cadette, d’une beauté qui la faisaient admirer de tous, la plus jolie brune de toute la contrée, parait-il.

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« Bourgeois and his squaw  » d’Alfred Jacob Miller 1810-1874

Une dizaine d’années plus tard en 1856 peu après leur mariage selon les coutumes du pays, le couple quitte les vastes régions enneigées et rentre en France accompagné de toute la famille de la jeune épousée. Direction plein sud, ils s’installent à Marseille, le berceau familial, pour exploiter une grande ferme d’élevage « La Grande Bastido » où Louis, reconverti jardinier, a installé toute la belle-famille auprès de son père, Ange et sa mère Marguerite.

La nuit de Noël 1857, alors que tout Marseille fête la Nativité, Etienne Joseph Marie Blanc voit le jour à la campagne, dans la ferme familiale du hameau de Sainte-Marguerite, paisible village où vit une population laborieuse de maraîchers, d’artisans et d’ouvriers, dans un paysage verdoyant niché entre les collines du Cabot et de la Panouse, banlieue lentement rattrapée depuis par l’urbanisation et les grands ensembles.

Dès le lundi suivant, après avoir travaillé dans les champs, accompagné de son frère Joseph et de Louis Cauvin, tous deux jardiniers, Louis Blanc se rend à la mairie pour déclarer la naissance. Aucun des trois hommes ne sait signer, mais qu’importe, le nouveau-né reçoit très officiellement les prénoms d’Etienne et ceux de Marie et Joseph, ce qui est plutôt approprié pour un enfant né la nuit de Noël.

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Acte de naissance AD BdR acte 1040 de 1857

Le premier jour de l’année suivante, le 1er janvier 1858, les heureux parents convient famille et amis à une grande fête : il convient désormais de baptiser le petit Etienne (son acte de décès ne conservera que ce prénom), selon les rites des Sioux, cérémonie durant laquelle le nourrisson est mis sous la protection de son oncle maternel, D’Jelmako, l’aîné de la famille des trappeurs, et reçoit son nom indien qui signifie Tonnerre qui gronde. 

Pour le petit-fils d’Ange Blanc, le destin s’annonce déjà hors normes, car D’Jelmako, il faut bien le reconnaître, est un étrange prénom à Marseille plutôt habitué à Marius, César ou Honoré. En tout cas D’Jelmako, Le Tonnerre qui gronde, répond franchement à l’idéal que l’on peut se faire du « panache» indien.

À peine est-il capable de tenir sur ses jambes que le petit indien commence son éducation.

Le parrain, présent tous les jours auprès du bambin, aimant comme un grand frère, le familiarise à tout dans la ferme, les champs et les prés traversés de chemins qui relient les quelques bastides qui les environnent. Puis, dans la campagne sauvage aux portes de la ville, dans ce paysage contrasté de garrigues, vallons parfumés, pics et falaises, grouillants de perdreaux, lapins, écureuils, renards et sangliers, ils fréquentent les vallons qui mènent jusqu’aux pieds du mont Saint-Cyr et au sommet de Carpiagne. Comme les Peaux-Rouges, D’Jelmako apprend à grimper aux arbres, même les plus hauts et à escalader les rochers les plus escarpés. Mer, sommets et belvédères, sont le quotidien du jeune enfant. Ce ne fut surement pas à force de coups et de mauvais traitements que la virtuosité du jeune indien fut acquise.

Comment en aurait-il pu être autrement ?

Dès sa prime enfance, traditionnellement, un petit Indien est exercé à se dominer, à soumettre son corps et son esprit, son jugement et ses sens, aux plus dures épreuves, pour les rendre inaccessibles à la faiblesse : dès le berceau, cette contrainte salutaire agit sur lui.

Ainsi commence pour D’Jelmako junior cette discipline du corps dont il devait se souvenir toute sa vie, aux longues heures d’entraînement où le moindre tressaillement d’un muscle eût compromis le résultat de l’équilibre sur le fil. C’était une question de vie ou de mort.

« La vie d’un indien ressemble aux ailes de l’air. C’est pour cette raison que tu remarques l’habilité du faucon à saisir sa proie. Tel est l’indien. Le faucon fond sur sa proie; l’indien aussi. Dans sa complainte, il est comme un animal. Par exemple, le coyote est rusé; l’indien aussi. L’aigle également. C’est pour cela que l’indien se couvre de plume; il est apparenté aux ailes de l’air. » Black Elk (Elan Noir) Homme médecine Sioux Oglalas.

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 Le fils du Chef des Sioux en 1905 dans le Buffalo Bill’s Wild West

Ainsi, rien n’effraie le garçonnet très tôt habitué à vivre la vie rude de ceux dont le sang coule dans ses veines. Eduqué à la façon des jeunes Spartiates, dès l’âge de 5 ans, l’arrière-pays est devenu son terrain d’exercices : il apprend à monter à cheval à la mode indienne, c’est-à-dire sans selle, à chasser et tirer au fusil et à l’arc, s’exerce à pêcher dans L’Huveaune ou Le Jarret tout proches, apprend à reconnaître les pistes, à écouter toutes les voix de la nature, à observer, à discerner, à classer dans sa mémoire une foule de menus faits qui seront d’une importance capitale.

À ce régime, il acquiert des sens d’une subtilité inouïe.

Du haut de ses 11 ans, D’Jelmako, sachant tirer à la carabine aussi bien que monter à cheval, suit son père à la chasse muni de son propre fusil dont il se sert déjà parfaitement. Le jeune garçon est doué d’une adresse exceptionnelle aussi bien à l’arc qu’au fusil, mais par-dessus tout, ce qui le passionne, ce sont les exercices d’équilibre et le funambulisme en particulier. Etait-ce parce que, dans son imaginaire enfantin, évoluer en hauteur répondait à ce rêve que l’homme caresse depuis si longtemps, de traverser les airs avec les ailes d’un oiseau ?

Le célèbre acrobate Charles Blondin (né Jean François Gravelet – Blondin, 1824 – 1897), le premier à traverser la célèbre cataracte du Niagara en 1859, alors au sommet de son art, n’est peut-être pas étranger à la vocation du gamin qui, parait-il s’entraînait en cachette sur la corde à linge de sa mère.

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Le funambule Emile Gravelet dit Blondin,  intrépide ascensionniste, connu dans le monde entier pour sa traversée du Niagara.

Quoi qu’il en soit, dans la grande ferme, sous les yeux de sa famille admirative, désormais, l’enfant s’exerce chaque jour à se tenir en équilibre sur un fil de fer tendu d’un mur à l’autre. Il confectionne lui-même son balancier et fait de rapides progrès. Pour corser la difficulté, comme Blondin, il tente et réussit de parcourir le fil avec sa jeune sœur, Julie Louise, âgée de 2 ans à peine, montée sur ses épaules.

Une chose est certaine, c’est que cet entraînement précoce de l’enfant, n’entrava en aucune façon son développement musculaire par une fatigue exagérée et par des efforts disproportionnés pour son âge. Au contraire, devenant toujours plus fort dans ses exercices de funambulisme, vers 1871, son oncle « l’indien », lui procure un câble de chanvre qu’il installe à 8 mètres du sol dans un hangar de la ferme paternelle où le jeune D’Jelmako continue à s’entraîner et à se perfectionner. Ayant cultivé de bonne heure ses mouvements fondamentaux, il devient si habile qu’il parvient à jouer sur ce chemin de quelques centimètres, en marchant en avant et en arrière, à courir, se coucher sur la corde, à réussir la cuisson d’un œuf, le tir et le passage de la corde les yeux bandés.

Encore trois années de patients efforts et d’exercices réguliers et le « petit indien marseillais » devient un jeune-homme expert dans le maniement des armes et le roi de l’équilibre.

Malheureusement, en l’espace d’un an à peine, (1875 – 1876) le jeune D’Jelmako voit mourir ses chers parents et son parrain.

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Acte de décès du père de D’Jelmako AD des BdR de 1875

A 19 ans, il est orphelin et sa petite sœur Julie est encore une bien jeune enfant. L’aventurier en herbe est contraint de vendre l’élevage familial qui a périclité. De cette vie passée, il garde cependant, en souvenir du cher oncle, son authentique costume de sioux orné de franges et de plumes. Il emmène alors la petite Julie à Besançon, pour la confier à des parents qui avaient bien voulu s’en occuper. Dans le train le ramenant à Marseille, il a la chance de rencontrer un « homme très bien » qui s’avère être le directeur du théâtre de Rivesaltes auquel il vante ses talents de funambule. Celui-ci signe aussitôt avec le jeune-homme un contrat d’essai pour plusieurs représentations et flairant la bonne affaire, fait beaucoup de publicité pour sa nouvelle recrue.

C’est ainsi que vers 1876, débute au théâtre de Rivesaltes une longue et remarquable carrière artistique d’un indien plus vrai que nature. Les cheveux noirs noués en tresses, le regard vif et assuré, le pantalon à franges des trappeurs, Etienne Blanc n’existe plus, c’est désormais D’Jelmako, son nom indien, sous lequel il sera exclusivement connu. Pour accentuer encore son apparence indienne, il s’habille en conséquence et ne s’exhibe que revêtu de la relique familiale, seul souvenir de sa jeunesse, l’authentique costume de sioux de son oncle et en prime, grâce à ce costume voyant, fait pour attirer l’œil, les spectateurs le distinguaient facilement.

Dédaigneux du danger, inaccessible au vertige, dès le premier soir, c’est le triomphe, le contrat est renouvelé.

Quelque temps qu’il fasse, il marche, court en avant et en arrière sur son fil et perfectionne ses numéros en exécutant des exercices de plus en plus périlleux, toujours sans filet, à 20 ou 25 mètres au-dessus du pavé. Le spectacle du théâtre, indépendamment du prix relativement élevé des places, a des ressources particulières fournies par les promenoirs, dont le public se préoccupe de tout autre chose, la plupart du temps, que du spectacle donné sur la scène. A ce jeu, D’Jelmako gagne immédiatement l’admiration du public et les belles dames en quête de sensations fortes sont littéralement à ses pieds.

Mais, avant tout, D’Jelmako y gagne l’amour de sa vie, celui de la belle Paulia, comédienne en tournée avec une troupe du Palais Royal, qui se montrait chaque soir aux premières galeries. Profondément troublée en voyant D’Jelmako parcourir son fil sur la pointe de cornes de buffles attachées à ses pieds, la belle a le souffle coupé et s’évanouit d’émotion. Plusieurs spectateurs s’empressent pour lui prodiguer des soins et l’emportent dans une loge, que le hasard voulut être celle de D’Jelmako. Arrivant peu après, il est surpris d’y trouver la belle Mlle Paulia étendue dans sa loge, celle-là même qu’il avait bien entendu repérée plusieurs soirées de suite, du haut de son fil. Bientôt remise de son malaise, la comédienne sut dès ce moment qu’elle avait trouvé son prince charmant. Ce fut le coup de foudre du Tonnerre qui gronde, et Paulia, quant à elle, sans aucune hésitation, abandonna son théâtre pour suivre son « roi des funambules » pendant plus de 40 ans. Agée de 30 ans quand D’Jelmako en avait 24, ils ne se marieront jamais.

Tout à son bonheur et à sa passion aérienne, D’Jelmako n’oublie pas pour autant sa petite sœur Louise et lui rend fréquemment visite dans la famille, à Besançon, où par conséquence, il donne fréquemment des exhibitions.

En juin 1888, il fait ses débuts parisiens à l’Hippodrome de l’avenue de l’Alma, où ne se produisent à demeure que les artistes de premier ordre et sa renommée devient si grande, que rapidement, il ne peut accepter tous les engagements qu’on lui offre.

Si D’Jelmako l’avait voulu, s’il s’était confié à quelque impresario habitué aux arcanes du métier, il aurait étonné le monde entier, mais il avait fait le choix de n’exercer son métier, sa passion, ce pour quoi il était né, qu’auprès d’un public populaire et enthousiaste, sans imprésario qui se serait chargé de chercher pour lui des engagements moyennant une commission qui aurait prélevé au passage jusqu’à 50 % de ses cachets, sans les services d’une agence spécialisée qui en aurait prélevé jusqu’à 10 %. Ce devait être sa chère Paulia, je présume, qui se chargeait de cet office. Ainsi, on ne le vit jamais aux Folies Bergères et les magazines illustrés de l’époque ne publieront jamais sa photographie.

Il nous suffit de transcrire un extrait du journal « Le Stéphanois » qui pensait à l’évidence que l’artiste se cachait derrière un nom de fantaisie, un nom vulgaire au petit air mystérieux et piquant :

« Cet homme est extraordinaire à un triple point de vue. D’abord, par son aspect extérieur, volontairement original. Je conviens d’ailleurs qu’un homme habitué à regarder les choses d’aussi haut, ne veuille point être confondu avec un simple marchand d’oublies.(pâtisseries mince et de forme ronde moulées comme des gaufres) Ensuite, son nom, qui semble échappé à la plume d’Eugène Suë, formé d’un vocable célèbre, D’Jelma et d’un postfixe Ko, qui doit être, dans les pays jaunes, l’équivalent de notre particule « de », tant honnie et tant désirée. C’est plus pittoresque. Le comte de Saint-Bris deviendrait ainsi comte Saint-Brisko, et le shah de Perse, Perse Shahko. C’est une très habile réclame. En dernier lieu, sa profession qui consiste à se promener à 15 mètres au-dessus du sol et au nez d’innombrables curieux… Singulière profession dépourvue de toute utilité mais à coup sûr très profitable à celui qui l’exerce, car le danger couru par un homme a toujours paru à ses semblables d’un irrésistible attrait…. Et quand D’Jelmako, isolé et paisible, marche au-dessus de cette foule, prudemment écartée de la zone de chute, n’a-t-il pas le droit de la regarder avec quelque dédain ? »

Ignorant tout de ses origines, certains n’hésitaient pas à le dénigrer « D’Jelmako, un Indien que je soupçonne fort d’être un Marseillais bruni au jus de noix… »  Et pourtant, sa carrière n’est jalonnée que de véritables prouesses, toutes appréciées d’un public « moderne » qui, bien que gâté par l’abondance des productions, ne fut jamais blasé de ses exploits :

On le retrouve au Casino de Toulouse, ensuite dans la vieille Cité de Carcassonne, d’où il part exercer ses talents au cirque Price à Madrid, au Coliseo de Lisbonne et à Barcelone où il s’exhibe comme attraction spéciale au « Cirque Alegria » qui viendra ensuite faire sa saison d’hiver à Bordeaux.

En 1889, il effectue la traversée aérienne du vieux port de Biarritz (37 m de hauteur sur une longueur de 167 m), l’année suivante, à Nice, il se produit au cirque « Bazola », rue Ferrari, pour une durée de 20 jours et obtint alors des autorités de la ville la permission de traverser le Paillon à la Baie des Anges. Il y retournera d’ailleurs deux ans plus tard pour traverser cette fois-ci la rade sur un câble d’acier à 95 m de hauteur. L’exercice lui ayant beaucoup plu, il tente et réussit la plus audacieuse traversée, celle de la rade de Villefranche-sur-Mer de 775 m de long, puis, fait un détour vers l’Italie toute proche et traverse l’impressionnante cascade de Terni, sur une longueur de 80 mètres et à 115 mètres de haut.

En février 1891, tout Montpellier est sous le charme d’une famille d’origine hongroise les Spessardy, vieille famille de montreurs d’ours dans la plus pure tradition des saltimbanques et propriétaire d’une ménagerie ambulante. Les ours terminaient « leurs comiques et impressionnantes représentations » en ville, que la place fut aussitôt libérée pour l’attraction du moment très attendue par les clapassiens, D’Jelmako et ses surprenants exercices sur le câble tendu.

2016-03-06 13_38_10-D'JELMAKO [Mode de compatibilité] - Word Des montreurs d’ours ariègeois

En juillet, il est à Bruxelles, ensuite à Namur, puis dans de nombreuses petites villes de Belgique.

Ses exercices, toujours renouvelés, étaient de véritables programmes composés de plusieurs numéros qu’il effectuait aidé ou non de son balancier, en plein air, dans des cirques, des théâtres ou des casinos.

D’Jelmako revenu en France, se produit pour la première fois au cirque de l’Alcazar en 1892 et franchit pour la première fois l’espace qui sépare le Trocadéro de la tour Eiffel. La même année il donne une représentation de bienfaisance à Valence.2015-09-26 20_06_37-D'JELMAKO,célèbre funambule 1931 Montpellier société meridionale de publications

Fin mai 1893, durant 3 jours, la Société des fêtes de Bienfaisance du Loiret pour venir en aide aux infortunés, a préparé pour le plus grand plaisir de tous, une fête géante. Le comité des fêtes s’est activement démené pour produire ce qu’il y a de mieux pour le moment : « les artistes engagés appartiennent tous à la série des célébrités parisiennes » annonce le programme pour inciter les provinciaux à acheter des billets, un seul des numéros proposés suffisait à tenter la curiosité du public :

Des tireurs espagnols, des chiens merveilleusement dressés, des sauteurs arabes les plus lestes qui existent, le chanteur populaire Bourgès, spécialiste des chansonnettes comiques avec parlé, un fin diseur dont la correction et le charme sont réunis à la gaité la plus franchement française « exempte de toute gauloiserie choquante », le créateur de « toutes les chansons qui depuis plusieurs années ont fait le tour du monde » (J’ai mon pompon, La Culotte déchirée, C’que j’aimons ! …) , ensuite l’athlète le « plus fort du monde », l’illustre Paris qui soulève une embarcation munie de ses agrès et de sa voiture et contenant 10 hommes – on a bien lu – 10 hommes ! Deux clowns d’un nouveau genre Davidos et Batistos dont les exercices musicaux désopilants promettent de dépasser tout ce qu’on a pu voir jusqu’ici et enfin, M. et Mme Yags présentent sur un vélocipède à 2 ou 1 seule roue et même sur une machine composée de la moitié d’une roue seulement…

2015-10-12 16_44_49-Résultats Google Recherche d'images correspondant à http___gallica.bnf.fr_ark__1A toutes ces attractions, s’ajoute le numéro d’une « gracieuse danseuse gymnasiarque », miss Léona, la plus habile des artistes aériens et un concert donné par la Musique d’Artillerie … et puis encore, D’Jelmako, baptisé pour la circonstance « l’Indien de la Terre de Feu » qui exécute ses périlleux exercices « à la plus grande hauteur du cirque », parcourt son câble à l’aide d’échasses composées de lames de sabre et la tête dans un sac, transporte un énorme canon.

Le Journal du Loiret n’hésite pas à noircir les colonnes de son journal par ce compte rendu :

« A 5 heures, D’Jelmako est annoncé. Un dernier coup d’œil jeté à ses installations le rassure complètement, et, avec une surprenante agilité, il grimpe le long de son mât. Un mouvement d’anxiété arrête pour un moment les conversations, toutes les haleines, et plus d’un cœur de femme a dû palpiter étrangement quand D’Jelmako, calme et souriant, l’œil clair et sûr, le geste tranquille, empoigne son balancier et s’avance sur la corde raide. Il s’avançait d’un pas lent et certain, admirablement cambré, sans une oscillation, sans un retard dans sa marche aérienne. Rarement, il nous fut donné de voir un homme aussi sûr de lui-même, aussi parfaitement inconscient du danger qu’il court, autant maître de lui à une hauteur de 80 pieds. Par une émouvante gradation, à son second voyage, il a traversé la corde d’un pas accéléré, tandis que, en bas, le rythme vif de l’orchestre paraissait indiquer à l’équilibriste le mouvement de sa marche rapide…. Mais ces deux exercices préliminaires n’étaient rien en comparaison du « Sommeil indien », d’abord, de la marche les yeux bandés, du passage, enfin, sur des couteaux. Ces à ces instants-là que l’émotion est arrivée à son comble, que plusieurs eussent donné beaucoup pour que D’Jelmako descendit ! car, par son incroyable audace, il est arrivé à ce succès moral d’émotionner si fort, qu’on eût souhaité la fin des exercices ! Heureusement qu’il ne pouvait se rendre compte de ce qui se passait en bas, et que bravement, poursuivant son programme, il exécuta la fin de ses promesses.

Décrirai-je « le Sommeil indien », l’allongement de tout un corps d’homme sur une planchette large de 20 cm, longue d’1,50 m, en équilibre sur une corde distante de l’eau d’une hauteur de 20 mètres ? Franchement, quand on le vit s’allonger, se coucher ainsi au-dessus d’un gouffre liquide, sans autre aide d’équilibre de son balancier, quand on vit cet homme à la merci d’un moment d’inattention, d’un mouvement irréfléchi, et bien, franchement on frissonnait, et l’admiration allait à lui, carrément. »

Le lendemain, D’Jelmako donnait une autre séance à la fête de la société des fêtes de bienfaisance.

Jouissant d’une très grande réputation, le « Yankee aérien », est engagé par le secrétaire général de l’Exploitation, M. J. Claret fils, (le père étant le concessionnaire général de l’Exposition et directeur de l’Exploitation) comme principale attraction de la 12ème journée de la grande Exposition universelle et coloniale de 1894 à Lyon.

 2016-03-06 13_44_59-D'JELMAKO [Mode de compatibilité] - WordAprès avoir préparé avec lui le programme des exercices périlleux qu’il doit exécuter, D’Jelmako installe ses câbles et ses divers appareils 4 jours avant la représentation. Il est bien entendu que le matériel et les accessoires sont la propriété de l’acrobate et l’installation de tout cet équipement est à elle seule tout un spectacle.

Parmi la foule, ce jour-là, on pouvait remarquer un groupe de visiteurs de marque accueilli par Ulysse Pila, vice-président du conseil supérieur, Bachelard du comité des fêtes ainsi que M. Claret fils. Il s’agissait du général Pedoya, commandant la brigade régionale, du général-gouverneur de Lyon, Nicolas Joseph Voisin, accompagné de son officier d’ordonnance et de son épouse, qui admiraient les productions des grandes usines métallurgiques du bassin de la Loire où sont exposés les obus, les pièces de montagne et des réductions de tourelles construites récemment sur la frontière de l’Est. Mme Voisin parut s’intéresser plus particulièrement l’exposition de la soierie, la fabrication des belles étoffes en velours de Gênes et des rubans que l’on tisse à l’entrée de la coupole. Tous se firent un plaisir de découvrir l’installation remarquable de notre indien.2015-10-12 19_13_17-Résultats Google Recherche d'images correspondant à http___lettrines.net_dotclea

Nul doute que ces messieurs les généraux apprécièrent l’adresse de D’Jelmako, qui, sur son fil tendu à 30 mètres au-dessus des eaux du lac au Parc de la Tête d’Or, tantôt armé d’un fusil à répétition, abattait des ballons lâchés à 100 mètres de lui, tantôt ayant fixé de grands couteaux recourbés lui tenant lieu d’échasses, parcourait son fil avec aisance, « aussi à l’aise que dans un fauteuil » relataient les journaux admiratifs.

D’Jelmako accomplit la traversée du lac, une première fois l’après-midi, puis renouvelle ces exercices le soir et c’est alors là le clou du spectacle, une véritable féérie, car l’effet produit est considérable. Il faut imaginer, au milieu des milliers de ballons lumineux accrochés aux branches des arbres formant une voûte multicolore, des gazéificateurs disséminés sur le lac et des projecteurs de la grande Coupole, D’Jelmako, tout à coup apparaître, glisser sur sa corde avec un sang-froid impeccable, tenant en guise de balancier, une quantité de fusées, chandelles romaines et autres pièces pyrotechniques, qui lui font comme une auréole en éclairant, dans la nuit, cet émotionnant spectacle.

 2016-03-06 13_49_51-D'JELMAKO [Mode de compatibilité] - WordLe 26 mai 1895, à Paris, sur une longueur de 108 mètres, il traverse le lac des Buttes-Chaumont à 30 mètres de hauteur, en juin il traverse toujours en hauteur la place du Capitole à Toulouse où la foule est si nombreuse « qu’une épingle n’eut pu s’y caser » annonce le journal l’Express du Midi.

Infatigable, en avril 1897, il se produit à nouveau à Montpellier où il a tendu son fil devant la Citadelle 15 mètres au-dessus du « fossé des suicidés » (appelé ainsi en raison du nombre de personnes qui se sont jetées dans la tranchée de la ligne du chemin de fer, d’après Roland Jolivet)

Il enchaîne aussitôt avec l’Exposition Universelle de Bruxelles, où on le retrouve de mai à novembre. Les visiteurs curieux venus nombreux observer l’exposition des animaux africains empaillés, les produits provenant du Congo, comme le café, le cacao et le tabac, pouvaient découvrir dans le parc, outre le village congolais, où 60 Africains avaient été exposés dans un zoo humain, le fameux artiste D’Jelmako à 30 mètres de hauteur sur une portée de 98 mètres. Frissons garantis, émotion générale et anxiété portée à son comble, ils eurent tous le souffle coupé. 2016-03-06 13_55_19-D'JELMAKO [Mode de compatibilité] - Word

Ah, ces Français ! Devaient penser nos amis belges !

Cette année-là, ils font un carton remarquable, D’Jelmako, certes, mais aussi le sétois Noël Rouveyrolis dit Noël le Gaulois sacré champion du monde de lutte et d’athlétique durant le concours international organisé pendant l’exposition.

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Le 16 août 1898 nous retrouvons D’Jelmako à Mantes-la-Jolie, quelques jours plus tard à Asnières, où il exécute pour la première fois la traversée de la Seine à 20 mètres de hauteur, sans balancier.

Outre les exercices désormais traditionnels, il ajoute des fantaisies de son cru, comme préparer une omelette sur un réchaud à alcool avant de la manger sur place (il est souvent représenté avec une cigarette fumante ou un calumet qui lui sert à allumer ses équipements.) Qui sait alors que l’indien pratiquait déjà ce jeu dans la ferme familiale ?

De nuit, il traverse la grande place de Charenton sur l’étroit sentier de fil de fer tendu entre deux grands mâts, que la pénombre insuffisamment éclairée par des feux de Bengale et des projections lumineuses diverses, rendait invisible aux yeux du public. La ténuité du fil donne l’impression qu’il marche dans le vide ! Il exécute un vrai numéro acrobatique avec son balancier puis à mains libres et au milieu d’un feu d’artifice, portant sur ses épaules un petit canon il le fait partir dans l’espace.

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Au cours de l’hiver de 1901, à Paris, il figure au programme des spectacles du cirque Barnum and Bailey qui, parcourant l’Europe centrale, s’est installé pour la saison dans la Galerie des machines du Champ-de-Mars. Le Tout-Paris est là : la famille d’Émile Loubet, le président du Conseil et ses ministres, les ambassadeurs et les grands corps de l’État, les dames parées de fourrure et de diamants, tous admirent les prouesses de l’étonnant indien.

D’Jelmako entreprend une tournée en Amérique et devient le premier à imiter Blondin en traversant sur sa corde tendue les chutes du Niagara, mais en compliquant l’exercice, en tirant au fusil et en exécutant des acrobaties à couper le souffle. « Blondin n’aurait pas fait mieux » affirment les journaux de l’époque.

En 1906, il est de passage dans sa ville natale pour donner des représentations durant la prestigieuse Exposition Coloniale de Marseille. Bien malins ceux qui savent que notre indien a vu le jour à quelques mètres de là !

2016-03-06 14_06_40-D'JELMAKO [Mode de compatibilité] - WordLe spectacle est éclectique, mêle traditions, exotisme et innovations. On exhibe l’ex-reine de Madagascar, l’ex-roi du Dahomey, le maharadjah de Kapurtanah, des palais, des souks reconstitués, des fantasias, des chameaux et des dragons chinois. Le cinématographe a été installé au pavillon de l’AOF, avec un écran géant, en plein air. Mais, trois spectacles volent la vedette : les danses de Loïs Fuller, les 70 danseuses cambodgiennes du roi Sisowath et… D’Jelmako qui va y triompher pendant 6 mois.

Vêtu de son pantalon à franges marron de trappeur, un bandeau de cuir dans les cheveux, le torse nu, chaussé de ses mocassins, l’homme qui a franchi les chutes du Niagara tente une nouvelle acrobatie lors de laquelle, avait prévenu le présentateur, il risque fort de laisser la vie.

Avec le calme et le sang-froid d’un guerrier apache, il défie l’apesanteur et sous ses pieds, les pousse-pousse « caoutchoutés » tirés par des coolies en uniforme, promènent les visiteurs dans une ambiance de kermesse coloniale. Après avoir tiré les ballons, il fait le simulacre de de mettre le pied à faux dans le vide. La corde tangue soudain à gauche, puis à droite, incapable de redresser ou de freiner sa course. En bas, dans une grande clameur, les têtes des spectateurs se figent. Dans une position critique, sur un seul pied, D’Jelmako tire un dernier ballon. Encore une fois, le tour est réussi et a produit son effet. La foule applaudit à tout rompre, pendant que D’Jelmako, d’une incroyable pirouette, retrouve son équilibre et se penche vers le vide pour saluer…

« Même les hirondelles en sont étonnées » écrit le Petit Marseillais et les organisateurs se frottent les mains : on enregistre le jour de sa première exhibition, 125.000 entrées délivrées officiellement.

Si les journaux mondains ne parlent pas de D’Jelmako, une profusion de cartes postales ont été éditées sur le « roi des tireurs aériens », le « Blondin indien », « l’inventeur de la torpille aérienne » et il semblerait que D’Jelmako se soit servi de ces supports comme publicité personnelle pour arrondir ses maigres bénéfices. Malin comme un Sioux, D’Jelmako ! Les plus fréquentes le représentent dans la même attitude, mais à des âges divers, les cheveux blanchissant mais toujours noués en tresses, le fusil à son côté.

2015-10-04 15_14_35-31 - Toulouse - Souvenir de l'indien Djelmako, Le Roi des Tireurs Aériens, Adres2015-09-26 19_03_15-Résultats Google Recherche d'images correspondant à http___images.delcampe.com_i2015-09-26 20_18_28-Résultats Google Recherche d'images correspondant à http___www.sideshowworld.com

On remarque que certaines photos publicitaires de D’Jelmako portent la mention d’une adresse permanente : Café Fize à Toulouse. Il s’agit du café de Jules FIZE (1854-1931) sur la Place du Capitole sous les Arcades. (actuellement Brasserie Le Capitoul)

Au tournant du siècle, notre indien se fixe au Clapas devenu sa ville de cœur, depuis que sa sœur Julie, ayant fondé une famille est venue s’y établir au 9 rue du Général Mathieu Dumas.

En 1907, il est appelé à travailler à l’Exposition Maritime de Bordeaux. On peut voir sa silhouette de sioux évoluer sur le câble devant la façade du Grand Palais, au-dessus de la pelouse et des massifs colorés, à 18 mètres du sol. Sous ses pieds, les deux portiques abritant les bazars arabes, éclairés le soir à la lumière bleue, jettent leur note pittoresque et exotique, tandis que D’Jelmako, ayant atteint la façade du Palais, se trouve bien justement aux pieds de la Renommée qui s’envole du fronton, le pied à peine posé sur la proue d’un navire.

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Il poursuit ainsi sa carrière errante en privilégiant le sud de la France. Les murs de Marseille, d’Arles, d’Aix- en-Provence, de Fréjus, de Nice ou de Toulon se couvrent d’affiches, la presse locale l’encense. Les dames portant des robes longues, les messieurs vêtus de complets, les enfants en habits du dimanche, tous, toujours plus nombreux, accourent et l’ovationnent après chaque représentation.

En 1909, il présente à Nîmes un appareil en forme de cigare qu’il a imaginé et construit. Sur sa « torpille aérienne », sorte de petit véhicule à deux roues (une libre et une motrice) équipé d’un moteur à pétrole, il se tient en équilibre, le balancier à la main, les jambes pendant librement dans le vide de chaque côté du câble.

2016-03-06 14_35_03-D'JELMAKO [Mode de compatibilité] - WordA l’ordre donné de « Lâchez tout ! », il faut imaginer la torpille s’élançant d’abord lentement, « puis de plus en plus vite au fur et à mesure de la courbe produite sur le câble par le poids de l’engin et de son conducteur, puis péniblement, pour remonter cette courbe jusqu’à l’arrivée … Qu’elle émotion quand le petit véhicule gravissait lentement la corde qui pliait ! Puis D’Jelmako, tout joyeux de son nouvel exploit, montait sur la petite plateforme d’où il saluait son public. La traversée a duré exactement une minute et douze secondes … un siècle pour nous, spectateurs de cet acte téméraire. » (journal l’Eclair en 1909)

En juillet de la même année, il complique encore ses expériences de torpille en franchissant un cercle de feu installé sur le câble. En septembre 1910, il présente son invention à Decazeville.2016-03-06 14_39_00-D'JELMAKO [Mode de compatibilité] - Word

Et en 1912 il est en représentation dans les Cévennes et en Auvergne et fait la saison d’hiver avec le cirque de Napoléon Rancy, fondateur quelques années plus tôt du cirque itinérant à structures métalliques, où se produisent, selon les affiches, Melle Emilie de la troupe Carlo Parini « seule dame exécutant le double saut périlleux des épaules de 3 hommes vers les épaules de 2 hommes », the Damsyot Juggling Act, les clowns Ollier Alfred, Maurice, Pipo, Georget et Théodore, les joyeuses Hollandaises, écuyères vedettes d’une fantaisie équestre et les acteurs d’une troupe de « ballet pantomime féerique de 35 personnes ».

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En juin, les murs des halles de Millau sont couverts des affiches « D’Jelmako, le roi des funambules » et « D’Jelmako, la torpille aérienne sur câble », en juillet il est à Toulouse.

2015-10-03 17_43_43-Ministère de la culture - Les albums des soeurs Vesques

Synthèse des spectacles conservée au musée des Civilisations Europe Méditerranée ( côte 1-25)

Au début de 1914, il réussit à mettre au point un modèle d’aéroplane captif avec lequel il se produit à Alès. Il terminait alors ses prouesses en tirant un feu d’artifice avec des fusées plantées dans un genre de sac à dos rempli de sable, fixé dans son dos ou d’une chaise sur laquelle il tenait en équilibre.

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Puis, survient la Grande Guerre. Âgé alors de 57 ans, il se porte volontaire pour servir dans l’active, mais vu son âge, il est éconduit. D’Jelmako est tenace, il insiste : il obtient alors l’autorisation de conduire des camions pour le service du ravitaillement des Armées. A l’armistice, D’Jelmako qui n’a rien fait de son travail depuis quatre ans, vit à nouveau tranquillement à Montpellier, sa ville d’adoption, où il retrouve sa sœur et sa famille. Il devient un temps déménageur.

C’est peut-être à cette époque qu’il fonde une école pour transmettre sa passion et les techniques de son art aux jeunes montpelliérains. Le 28 mars 1923, l’inspecteur d’Académie notera : «Trop d’élèves en cours particuliers. On le voudrait un peu moins âpre au gain. » (P. G. Archives nationales, F 17 23 831.)

C’était bien méconnaître notre indien clapassien, car D’Jelmako était avant tout un homme au grand cœur qui aimait prêter son concours aux fêtes populaires et offrait généreusement des représentations au bénéfice des mutilés de la Guerre. Chose incroyable, à chacun de ses passages dans les différentes villes, il offrait à chaque fois la caisse d’une représentation à différents comités. Consciencieux et soucieux de sa vieille réputation, il ne pouvait se résoudre à quitter une ville, sans avoir rempli tout son programme et n’hésitait jamais à renouveler son engagement pour quelques représentations supplémentaires. Si ses spectacles étaient annulés, ce n’était qu’en raison des intempéries et du vent violent notamment, sur les instances expresses du directeur du spectacle.

Chapeau bas Monsieur l’artiste !

Il avait fait sien ce proverbe indien : « Quand ils auront coupé le dernier arbre, pollué le dernier ruisseau, pêché le dernier poisson, alors ils s’apercevront que l’argent ne se mange pas. » ( Sitting Bull, guerrier sioux )

L’inactivité ne peut convenir à homme de sa trempe, sa passion est bien plus forte et qui plus est, il se sent en pleine forme malgré ces années d’interruption. Il décide donc de débuter une deuxième carrière : Il s’exhibe à Montpellier au-dessus de notre magnifique promenade du Peyrou, dans les arènes de Béziers, puis il enchaîne à nouveau les tournées en exécutant ses périlleuses exhibitions.

En 1924, âgé de 67 ans, il perd sa compagne Paulia, Mme D’Jelmako comme disaient les journaux, emportée rapidement par une courte maladie. Surmontant sa grande douleur, il continuera cependant ses fascinants exercices jusqu’à la fin de sa vie et sera toujours à la hauteur des attentes du public.

2015-09-26 17_13_16-images.expressdumidi.bibliotheque.toulouse.fr_1924_B315556101_EXPRESS_1924_07_27  Dimanche 27 juillet 1924 (l’Express du Midi )

2015-10-04 11_50_58-Résultats Google Recherche d'images correspondant à http___images.delcampe.com_iLa même année 1924, de juin à octobre, pour l’Exposition « des pays latins et leurs colonies », Toulouse en fête s’est paré de ses plus beaux décors, les moindres espaces ont pris une allure élégante pour l’occasion, le Théâtre en plein air du Jardin des plantes, accueillent des artistes réputés, les scènes provisoires décorées de verdure ont été dressées, tout est prévu pour le plaisir des yeux et sens. La ville en fête accueille D’Jelmako, chaque soir à 16 heures 30 et parfois plusieurs fois par jour les soirées de gala, sautant et dansant sur sa corde tendue à 20 m de haut, jouant « la casquette du père Bugeaud » avec une grosse caisse fixée sur le dos actionnée par un dispositif tenu entre ses dents, des grelots attachés à ses jambes. Le célèbre acrobate fourmille encore d’idées novatrices et envisage pour l’année suivante un nouveau numéro sensationnel à 3, dans lequel devaient figurer sa nièce Paulia, (du même prénom que sa compagne) et un jeune élève.

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Voilà un stand qui s’en nul doute, a dû retenir l’attention de D’Jelmako ….

Après Toulouse, il est dans le Gard, puis Lyon …

Toujours plus haut, toujours plus fort, aurait pu être sa devise.

L’âge-même n’avait aucune prise sur cet athlète et n’entravait en rien ses exercices extraordinaires. Agé de 71 ans en 1928, il paraissait aussi leste qu’à 20. Varier la fatigue, c’est presque la supprimer ! Il se produit au Jardin d’Acclimatation à Paris où il subjugue littéralement les foules par son audace et l’originalité de ses exploits.

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Dessin extrait de « Le cirque en image » – Chapiteaux : D’Jelmako, jardin d’acclimatation – Aout 1928 – Marseille, MuCEM, Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée

Il s’autorise, malgré son âge, à effectuer une traversée de son câble en portant sur ses épaules le fameux (et courageux) dompteur Lucas de la ménagerie des frères Laurent qui présentait des exercices de dressage avec sa panthère et ses magnifiques lionnes Mascotte et Haïdée.

2015-10-04 10_21_06-images.expressdumidi.bibliotheque.toulouse.fr_1931_B315556101_EXPRESS_1931_06_24  mercredi 24 juin 1931 – L’Express du Midi

 L’indien de Marseille avait-il un secret de jouvence ? Tenait-il, tel un Samson des temps modernes,  sa force dans sa longue chevelure ? Portait-il sur lui un talisman ?

Un cahier édité en 1931 par la Société Méridionale de Publications Périodiques, vantant « sa bonté, sa force et son courage, dédié à tous les sportifs, à tous les amis et à tous les admirateurs de celui qui fut et est encore le roi des funambulistes » nous donne sa recette magique de sioux. Il y aurait une méthode D’Jelmako :

2016-03-06 15_05_34-D'JELMAKO [Mode de compatibilité] - Wordcahier édité en 1931 par la Société Méridionale de Publications Périodiques

2015-09-26 20_04_01-D'JELMAKO,célèbre funambule 1931 Montpellier société meridionale de publications« Plus de rhumatisme avec ma méthode journalière : Suppression de l’alcool. Ma méthode fait disparaitre l’acide urique, et par suite, procure un grand bien-être aux affligés de varices… elle est à la portée de tout le monde et ne coûte que le temps de l’appliquer chaque matin, au saut du lit. »

D’Jelmako, héritier des jongleurs et bateleurs du temps jadis était un funambule hors pair, un acrobate né, un merveilleux inventeur qui avait conquis l’estime et la gloire, et qui eut en outre, le mérite qui n’est pas le moindre, de présenter au public des numéros sans cesse renouvelés. Mais à quel prix ? Nulle part l’exploitation de l’homme par l’homme n’était plus impitoyable que dans son métier. Tout se traitait de gré à gré, une fois l’engagement signé, la loi n’intervenait nullement, pas même en cas d’accident. L’acrobate qui s’estropiait au cours de ses périlleux exercices, n’avait droit à aucune indemnité …. Et bien évidemment, au cours sa longue carrière, notre indien intrépide avait connu inévitablement quelques accidents et même frôlé la mort à plusieurs reprises. Pour cela, il n’avait rien gagné si ce n’est que des reproches personnels qu’il avait dû s’adresser à lui-même.

En 1920, il fut victime d’une chute, mais ayant atterri dans l’eau, elle fut sans conséquence.

En 1922 à Béziers, il fut victime d’un accident plus grave : au cours d’une représentation, il est sérieusement brûlé par l’éclatement des pièces d’artifices qu’il devait tirer et qu’il portait sur son dos. Il n’en termine pas moins son travail, mais doit être transporté à l’hôpital de Montpellier où il reste immobilisé pendant 4 longs mois … et la presse, toujours avide d’informations, annonce par erreur son décès.

Pour lui, le temps ne fait rien à l’affaire … A 75 ans bien sonnés il poursuit sa vie d’artiste, pratiquant encore ses exercices aériens, toujours appréciés d’une foule avide d’exploits et de vedettes.

Le dimanche 30 juillet 1933, il se produit à la fête du village de Riscle, près de Tarbes. Ce qui devait arriver, arriva, un accident stupide va lui coûter la vie.

2015-10-04 11_54_30-Résultats Google Recherche d'images correspondant à http___images-00.delcampe-st    2016-03-06 15_13_12-D'JELMAKO [Mode de compatibilité] - Word

A califourchon sur sa torpille, D’Jelmako a exécuté plusieurs centaines de fois l’exercice.

Il le sait, dans cette position, il n’a aucun espoir de se raccrocher au câble qu’il ne voit pas. La chance qui lui avait toujours sourit, lui fait défaut ce jour-là.

Anormalement, sa torpille roulante freine brutalement, il perd l’équilibre et bascule dans le vide, 9 mètres plus bas. La fameuse torpille qui avait fait son succès se venge de l’indien en lui brisant les membres sous le poids de ses 85 kilos. D’Jelmako ne décède pas sur le coup, mais la blessure est très grave. Il est amené à l’hôpital où l’on tente, en vain, une opération de la dernière chance, mais il n’y a plus rien à faire, la base du crâne a été fracturée et la colonne vertébrale a été touchée. On le transporte à Montpellier, à son domicile, chez sa chère sœur Julie, où il décède le lendemain, des suites de ses blessures.

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« En médaillon un récent portrait de D’Jelmako »

C’est ainsi que se termine une des plus longues carrières d’un authentique artiste, mort dans l’exercice de son art, aujourd’hui un peu trop injustement oublié.

Après une cérémonie en l’église Sainte-Eulalie, D’Jelmako est inhumé très simplement dans une sépulture du terrain communal au cimetière Saint-Lazare, le mercredi 2 août 1933. Sur sa tombe, modeste, une plaque émaillée d’un ovale parfait, représentait l’étonnante photo d’un guerrier sioux. Deux ans plus tard, sa sœur procédera à un changement de sépulture. Elle décèdera en février 1947.

Finalement, leurs dépouilles seront à nouveau transférées et réunies dans une sépulture familiale du cimetière de l’Extension (Extension 3, 8° division, n° 1 du 1° rang).

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La belle photo émaillée qui rappelait son souvenir n’a pas survécu aux transferts successifs de sa tombe et à ce jour, rien ne distingue cette sépulture où repose un indien aux yeux clairs, un Peau-Rouge qui s’appelait, Etienne Blanc.

On ne peut s’empêcher d’avoir une pensée émue pour cet homme exceptionnel et remarquable qui s’est maintenu de longues années à son point culminant et dont nous ne serons jamais capables, sans gommer la part de son génie propre, de distinguer ce qui relevait de la génétique et de l’environnement, ou au fructueux et subtil mélange des deux …

On peut raisonnablement penser qu’il avait atteint un tel degré de perfection grâce à une spécialisation intelligente de ses aptitudes naturelles, un entraînement précoce et une audace et une ingéniosité sans cesse renouvelées, puis la nature avait fait le reste …

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D’Jelmako, un vieil indien du Clapas, mort à 75 ans dans l’exercice de son art.

« Le soleil est mon Père et la terre est ma Mère, dans son giron, je reposerai. » (Tecumeseh Chef Shawnee)

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Sources :

D’Jelmako, le célèbre funambule (1857-1933) – Louis-H. Escuret – Membre de l’Entente Bibliphile et de la Société Française d’Histoire de la Médecine (Section de Montpellier) – 1962 –